Hugues

IMG_6155Hugues – Slameur

“Pour moi, Charleroi c’est la ville. Ça a toujours été la ville.

J’ai grandi à la campagne et Charleroi c’était la ville. Quand on voulait sortir, on allait à Charleroi. C’était là où il y avait les grands, là où se passaient les choses. C’était un endroit qui m’attirait, moi qui ai grandi à Jamioulx. Et avec mes deux grands frères, quand on voulait faire une sortie, on allait en ville. On ne disait même pas “Charleroi”, c’était “la ville”. Le cinéma, le centre commercial,… on prenait le bus et en une demi-heure on était en ville, là où ça se passait. Les supporters anglais lors de l’Euro 2000… j’avais presque 16 ans à l’époque et je trouvais ça fantastique. Ça m’attirait très fort parce que dans mon village, il ne se passait pas grand chose. Ici, c’était l’endroit pour voir d’autres personnes, d’autres styles, d’autres cultures… Quand on allait au restaurant, c’était en ville… Pour moi, c’était LA sortie, avec mes frères… surtout avec mes frères !

En grandissant, mon regard sur Charleroi a évolué. C’est plus complexe et ce n’est plus forcément une ville qui m’attire. Même si c’est ma ville, c’est sûr, c’est ma ville. Je le ressens comme ça. C’est complexe. Quand je suis en extérieur, je la défends, cette ville. Quand je suis à l’extérieur de Charleroi, on ne touche pas à Charleroi. Par contre, quand je suis dans ma ville, que ce soit avec des carolos ou d’autres, parfois j’ai envie la critiquer. Même très souvent pour l’instant. Elle ne m’attire plus tant que ça, elle me dégoûte même régulièrement parce que ça reste un petit microcosme assez complexe qui ressemble parfois à de l’esbroufe. Quand on parle de culture, quand on parle de politique et de ville qui se relève… Oui, elle se relève mais pour l’instant je trouve qu’elle est encore fort à quatre pattes.

Je pense même qu’on a presque atteint le maximum de possibilité de redressement de la ville. Charleroi, pour moi, reste un grand village. Tout le monde se connaît et donc ce côté grand village et pas grande ville fait qu’il y a pas mal de limites. Par exemple dans l’expansion de certains événements, dans l’expansion de certaines mentalités. Le côté politique reste très villageois avec des connexions qui se font, avec des familles qui se connaissent. C’est presque un système féodal si on exagère un peu mais voilà. On n’est pas dans une grande ville avec des grosses structures, avec des ambitions importantes.

À Charleroi, ça me frappe, on ne va jamais au bout du truc. On ne vise pas assez loin. Si on crée un événement, on estime que viser 300 ou 400 personnes c’est bien et qu’un événement pour 1000 personnes ne fonctionnera pas. On dit que Charleroi est la plus grande ville de Wallonie en termes d’habitants mais ça c’est si on prend le “Grand Charleroi”. Mais quand on parle de redressement de la ville, par la culture ou autre, via les politiques ou les initiatives citoyennes, on parle de Charleroi centre-ville essentiellement. Là on ne parle plus de 220.000 habitants mais plutôt de quelque chose entre 15 et 30.000 personnes. Est-ce que c’est pareil à Bruxelles, Liège, Mons ou Namur ? Je ne sais pas.

C’est sûr que ça fait bien de dire qu’on est la plus grande ville, c’est un discours que beaucoup tiennent parce que ça fait vendre. Dire qu’on est Bourgmestre de la plus grande ville ou Président du plus grand CPAS. Ça c’est uniquement possible parce que les communes ont été fusionnées. C’est des chiffres, tout ça mais dans les faits, Charleroi centre-ville, c’est tout petit.

Cela dit, je défends Charleroi quand je suis ailleurs. C’est une ville qui a été fortement attaquée. Et cette ville, quand j’étais plus jeune, je l’aimais vraiment. Et quand tu aimes quelque chose qui se fait attaquer, hé bien, tu la défends. Mais Charleroi n’a pas que des côtés négatifs et je la défends parce que… tu vois, dans ma vision, Barcelone n’a pas besoin d’être défendue, Rome et New-York c’est pareil. On défend les plus faibles et Charleroi je veux la défendre parce que comme c’est déjà assez noir, elle n’a pas besoin en plus d’être attaquée.

Parce qu’il y a du mérite à être carolo, il y a du mérite à vivre cette vie de carolo, il y a du mérite à vouloir redresser cette ville même si parfois je trouve qu’on ne prend pas la bonne direction. N’empêche, il y a du mérite à tout cela. Et donc, ça se défend tout ça ! Parfois, je dis à mes collègues, avec qui je travaille sur Charleroi: “C’est fatiguant d’être carolo”. Il y a un effort à faire dans le fait d’être carolo et d’être fier de cette ville. Un effort mental et psychologique de s’imposer cette fierté d’être carolo. On nous l’impose cette fierté mais on se l’impose aussi nous-mêmes, je crois. Il faut être fier de sa ville. Elle était à terre, on a dit que c’était la ville la plus moche du monde et maintenant on doit se relever, avoir une mentalité beaucoup plus optimiste. Et ça c’est un effort et donc, c’est fatiguant d’être carolo.

Ce lien que j’ai avec Charleroi est donc très complexe. J’aime cette ville et en même temps je la déteste. Quand je pense à Charleroi, je suis toujours frappé parce qu’on parle de “pays noir”. Historiquement, c’est lié au charbon mais moi j’ai toujours envie de parler de “pays gris”. C’est ce qui me choque quand je viens à Charleroi: tout est gris. C’est un peu cliché mais en même temps le gris si ça représente bien quelque chose c’est le fait que c’est ni noir ni blanc. On est dans une nuance qui fait que tout n’est pas noir, tout n’est pas blanc, tout n’est pas beau, tout n’est pas moche. Et en même temps c’est gris. Et ce gris représente beaucoup plus le Charleroi que je connais: pas le Charleroi des charbonnages mais le Charleroi post-usines où tout est gris suite aux retombées de poussières. C’est le pays gris, quoi.

Et en même temps quand on essaie d’y mettre des couleurs, il y a un côté tellement dramatique. Le Carnaval de Charleroi, par exemple. C’est beau, c’est génial mais c’est tellement pathétique en même temps. Le côté pathétique c’est beau aussi, c’est un peu comme la mélancolie, tu vois, le bonheur d’être malheureux. Aimer être triste. Aimer le moche. C’est faire la fête quand tout est triste. Ce côté mélancolique ou pathétique est sympa mais en même temps je suis content d’aller parfois dans des endroits qui sont simplement beaux, ce que je ne trouve pas à Charleroi. Cette facilité, ce côté pas fatiguant, ça fait du bien d’être juste dans du beau et Charleroi c’est pas beau. Il faut faire l’effort de trouver ça beau.

Donc je vais chercher ça dans les voyages que je peux faire. Si j’ai parlé de Barcelone, Rome ou New-York, c’est parce que ce sont des endroits où j’ai pu aller. C’est magnifique, beau et sans effort à faire pour le dire. C’est peut-être un avis personnel mais sur dix personnes, au moins huit diront que Barcelone ou Rome c’est magnifique esthétiquement. À Charleroi je connais peu d’endroits esthétiquement beaux au premier regard. Il faut faire l’effort. Ici, dans cette rue, si on lève un peu les yeux et qu’on s’arrête cinq minutes sur les façades, ça peut être très beau mais il faut se replacer dans un contexte où la ville vivait 30 ans ou 100 ans en arrière, c’est une beauté moins directe et donc un effort. Et donc, oui, être fier d’être carolo, ça demande un effort.

Globalement, je suis fier d’être carolo et quand je critique ma ville, je le fais en connaissance de cause mais attention à ne pas trop critiquer ma ville non plus ! Je suis fier d’avoir grandi ici, fait mes études ici: j’étais à Marcinelle à l’IPSMA. J’ai fait deux ans à Bruxelles en école de cinéma mais je faisais les allers et retours tous les jours. Et quand je reprenais le train, je repassais à Marchienne et quand on arrivait à Charleroi, il y avait ce petit côté: “Allez, c’est bon, je suis de retour à la maison”. Tous les soirs j’avais ça. Je déteste Bruxelles et revenir à Charleroi c’était revenir à la maison. C’était la même chose quand je travaillais à Namur. Tous les jours, en train, je passais devant cette maison de Marc Dutroux et c’est horrible mais en même temps c’est chez nous. Et il n’y a que nous qui pouvons en parler. Venez voir, on vous en parlera mais n’en parlez pas vous-même, vous ne pouvez pas savoir ce qu’est Charleroi ou ce que c’est d’être carolo, si vous venez de l’extérieur. Il faut vivre Charleroi. Un grand village. Gris. Peuplé d’irréductibles carolos.

Personnellement, ce qui m’anime c’est le slam, l’écriture et mon projet musical baptisé “CHIEN.” que j’aimerais amener un peu plus loin. Moi j’ai les textes et je suis associé à un musicien. Autre projet mais à plus long terme, je voudrais monter un gros événement slam à Charleroi, qu’il soit ou non international. Et sinon, continuer à contribuer au redressement de la ville mais rester très attentif à ne pas devenir trop “auto-centré”, ne pas se voir trop beau, garder les pieds sur terre. Parce que j’ai peur de ce côté culturel qui commence à quitter terre. Charleroi doit rester Charleroi: on n’est pas Paris, Berlin, ou autre chose, on est Charleroi. On ne doit pas oublier d’où on vient même si on fait les choses bien. Je voudrais insuffler cet esprit là aux travers des quelques projets que j’ai. Allons vers le futur mais ne faisons pas n’importe quoi.”

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