Safia

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Safia – Algérienne pour toujours, carolo tous les jours

“Je ne dirais pas que j’ai un lien avec Charleroi, j’y viens juste de temps en temps.

Mon lien le plus fort se trouve plutôt du côté de Montignies-sur-Sambre et plus précisément le quartier du Roctiau. J’avais 6 ans quand je suis arrivée d’Algérie avec ma Maman et j’ai vécu directement dans ce quartier. Papa était déjà ici parce qu’il était arrivé avec la vague d’immigration liée aux charbonnages. À l’époque, Cora n’existait pas, il y avait un château abandonné sur le site, qu’ils ont rasé pour construire le centre commercial. On jouait à s’y enfermer en disant qu’il y avait des fantômes !

Ce quartier du Roctiau, c’est là que j’ai vu grandir mes frères et sœurs et que je suis allée à l’école même si je n’y suis pas restée longtemps. En fait, mon Papa m’a retirée très vite de l’école parce qu’il ne croyait pas en ça pour les filles. Du coup je suis restée deux ans à la maison, sans rien faire. À un moment,il m’a même renvoyée en Algérie quand j’avais 16 ans et j’y suis restée deux ans. Heureusement, je suis revenue ! Une bonne partie de mes amis et des gens de ma famille, dont ma Maman, vivent toujours au Roctiau.

Au niveau des métiers, j’ai fait un petit peu de tout, j’ai même travaillé longtemps à Bruxelles, dans une maison de repos ce qui fait que je connais même mieux Bruxelles que Charleroi. Je faisais les navettes tous les jours : je partais à 5h du matin pour arriver là-bas à 7h mais je n’ai jamais voulu y habiter, je suis trop bien dans mon quartier. J’ai un petit peu déménagé — je suis du côté de Ransart — mais je compte revenir au Roctiau dans quelques mois.

On a toujours des réunions entre copines chez l’une d’entre elles qui y habite toujours. On fait des petites fêtes, on mange les unes chez les autres : le lien est toujours resté fort avec le Roctiau. Ça fait 50 ans que c’est comme ça. Le lien s’est créé quand on était très jeunes, on s’entraidait… les familles s’entraidaient… Ce n’est pas comme maintenant où chacun est chez lui, en train de s’occuper sur son smartphone ou son ordinateur. Avant, le soir, on était tous devant la porte, on prenait nos chaises, on s’installait sur le trottoir et on papotait durant des heures. L’impression de peur d’une agression éventuelle n’existait pas. Le lien vient du fait qu’on était toujours dehors et ensemble.

Les jeunes ne se sentaient pas rejetés, qu’ils soient italiens, algériens, turcs, belges, il n’y avait aucune différence. En ce temps-là, il n’y avait pas le racisme qu’on connaît actuellement. Tout ça, c’est lié au travail. Il y a moins de travail et ça monte les gens les uns contre les autres. Les gens se concentrent sur eux-mêmes, sur leur boulot qu’ils ont peur de perdre.

Récemment, une copine a perdu son fils. Il avait 31 ans. Pratiquement tout le quartier était à l’enterrement. Et quand mon frère est décédé, il y a 21 ans, tout le quartier était présent. Ça a duré une semaine parce qu’on ne savait pas si on devait l’envoyer en Algérie, chose que l’on n’a pas faite, et donc tout le quartier se relayait auprès de nous. Et le jour de l’enterrement, belges, italiens, musulmans, tout le monde était avec nous. Et en entrant au cimetière musulman, toutes les femmes ont mis le foulard, même les non-musulmans, même les européennes et ça ne posait aucun problème. C’était une marque de respect envers ma Maman.

Ma Maman, c’est la pure algérienne : quand elle faisait à manger, tous les enfants du quartier étaient là. Des beignets, des crêpes ou même du pain ! Et ils s’en souviennent encore ! On m’arrête en rue pour me parler de ça ! Quand on fait une fête dans le quartier, tout le monde vient, même ceux qui n’habitent plus là.

À l’époque, on avait même ouvert une maison de quartier et j’y étais bénévole. Tous les jeunes la fréquentaient parce que j’y étais. Et quand je suis partie, elle a fermé ! On y avait pourtant créé pas mal de choses, notamment une école d’alphabétisation. Ma Maman avait été chercher toutes les femmes qu’elle connaissait qui ne savaient ni lire ni écrire. Des petits jeunes voulaient faire du graffiti et je me souviens leur avoir obtenu quelques murs. Les mamans pouvaient déposer leurs enfants, elles avaient confiance. On avait aussi obtenus quelques emplois rémunérés pour les jeunes du quartier qui allaient travailler dans le jardin des particuliers et retaper la maison de quartier. Ça a duré un petit temps puis ça s’est arrêté quand la ville s’est appropriée le projet en disant à qui voulait l’entendre qu’elle avait créé tout ça. Là ça ne me plaisait plus trop et je suis partie.

Quand mon frère est décédé, la responsable de la maison de quartier est passée devant chez moi et ne s’est même pas arrêtée. Ça m’a fait un choc. Par contre, les jeunes, eux, étaient tous là, ils m’avaient envoyé un petit mot. Ce petit mot, je l’ai encore, c’était un des jeunes qui l’avait écrit. Ça disait : “Safia, pour tout ce que tu as fait pour nous, j’espère que ce petit mot adoucira un peu ta peine”. C’était un moment très dur, que je n’oublierai jamais, mais les jeunes étaient là. Et même aujourd’hui, quand ils me voient, ils me serrent tous dans leurs bras. Ce quartier, c’est vraiment la famille ! Même mon fils envisage de revenir dans le quartier. Il y a un accueil fantastique quand on y met les pieds. Et même les personnes âgées, quand elles sortent moins, on prend de leurs nouvelles. Grâce à internet, ça permet de se tenir au courant des nouvelles du quartier.

Là où j’habite, c’est calme mais le voisinage n’est pas le même qu’au Roctiau. Beaucoup de personnes âgées. On ne voit pas de jeunes. Or, il faut tous les âges pour que vive un quartier, toutes les nationalités, toutes les classes sociales. À Charleroi, on utilise souvent le mot “baraki” pour se critiquer les uns les autres, même d’une rue à l’autre. Je ne comprends pas bien ce mot. Quand j’étais en vacances en Algérie, j’ai vu qu’une ville s’appelait comme ça et ça m’a fait rire.

À mon arrivée d’Algérie, j’ai vu ces drôles de montagnes — les terrils — parce que là où j’habitais, au Djurdjura, on était vraiment à flanc de montagne. Il faisait noir à Charleroi. J’ai vite compris pourquoi on l’appelait le “pays noir”, entre les terrils et les usines qui crachaient leur fumée. À l’école, on avait appris la chanson de Robert Cogoi : “Mon pays noir”. Je l’écoute encore encore parfois, ça me rappelle des souvenirs.

Moi, je suis carolo. Un peu comme ce que disait Rachid Taha: “Algérien pour toujours, français tous les jours” et bien moi, c’est: “Algérienne pour toujours, carolo tous les jours !”. Quand je suis en Algérie, parfois je suis quand même pressée de rentrer. Malgré ce sublime paysage du Djurdjura, je suis bien ici. Il y a parfois des parrains ou des marraines de cœur, et bien, moi, Charleroi, c’est ma ville de cœur. Après, le progrès, c’est bien mais pas toujours. Les quais de Sambre sont très jolis mais ce qu’ils ont fait à la rue de la Montagne… On n’avait pas forcément besoin d’un nouveau centre commercial et j’ai l’impression parfois que Charleroi est une ville morte.

Mon prochain challenge, je l’ai décidé ! Quand je serai à la retraite, dans quelques années, je voudrais reprendre des études. Mon Papa m’avait retirée de l’école mais moi, je voulais devenir historienne. J’adore le Moyen-Âge et les histoires liées à cette époque. Je ne sais pas encore comment m’y prendre mais j’ai envie d’étudier. Durant ma carrière, j’avais réussi les examens pour devenir aide-familiale à 53 ans donc je pense que je suis capable ! Mon fils me soutient dans ce projet, il trouve ça génial. J’ai toujours beaucoup lu et c’est un plus. C’est la lecture qui m’a sauvée d’ailleurs. Puisque mon père m’avait interdit l’école, c’est grâce à la lecture que je parle bien le français parce qu’à 6 ans quand je suis arrivée ici, je n’en savais pas un mot. Je suis une vraie auto-didacte.”

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