Safia

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Safia – Algérienne pour toujours, carolo tous les jours

“Je ne dirais pas que j’ai un lien avec Charleroi, j’y viens juste de temps en temps.

Mon lien le plus fort se trouve plutôt du côté de Montignies-sur-Sambre et plus précisément le quartier du Roctiau. J’avais 6 ans quand je suis arrivée d’Algérie avec ma Maman et j’ai vécu directement dans ce quartier. Papa était déjà ici parce qu’il était arrivé avec la vague d’immigration liée aux charbonnages. À l’époque, Cora n’existait pas, il y avait un château abandonné sur le site, qu’ils ont rasé pour construire le centre commercial. On jouait à s’y enfermer en disant qu’il y avait des fantômes !

Ce quartier du Roctiau, c’est là que j’ai vu grandir mes frères et sœurs et que je suis allée à l’école même si je n’y suis pas restée longtemps. En fait, mon Papa m’a retirée très vite de l’école parce qu’il ne croyait pas en ça pour les filles. Du coup je suis restée deux ans à la maison, sans rien faire. À un moment,il m’a même renvoyée en Algérie quand j’avais 16 ans et j’y suis restée deux ans. Heureusement, je suis revenue ! Une bonne partie de mes amis et des gens de ma famille, dont ma Maman, vivent toujours au Roctiau.

Au niveau des métiers, j’ai fait un petit peu de tout, j’ai même travaillé longtemps à Bruxelles, dans une maison de repos ce qui fait que je connais même mieux Bruxelles que Charleroi. Je faisais les navettes tous les jours : je partais à 5h du matin pour arriver là-bas à 7h mais je n’ai jamais voulu y habiter, je suis trop bien dans mon quartier. J’ai un petit peu déménagé — je suis du côté de Ransart — mais je compte revenir au Roctiau dans quelques mois.

On a toujours des réunions entre copines chez l’une d’entre elles qui y habite toujours. On fait des petites fêtes, on mange les unes chez les autres : le lien est toujours resté fort avec le Roctiau. Ça fait 50 ans que c’est comme ça. Le lien s’est créé quand on était très jeunes, on s’entraidait… les familles s’entraidaient… Ce n’est pas comme maintenant où chacun est chez lui, en train de s’occuper sur son smartphone ou son ordinateur. Avant, le soir, on était tous devant la porte, on prenait nos chaises, on s’installait sur le trottoir et on papotait durant des heures. L’impression de peur d’une agression éventuelle n’existait pas. Le lien vient du fait qu’on était toujours dehors et ensemble.

Les jeunes ne se sentaient pas rejetés, qu’ils soient italiens, algériens, turcs, belges, il n’y avait aucune différence. En ce temps-là, il n’y avait pas le racisme qu’on connaît actuellement. Tout ça, c’est lié au travail. Il y a moins de travail et ça monte les gens les uns contre les autres. Les gens se concentrent sur eux-mêmes, sur leur boulot qu’ils ont peur de perdre.

Récemment, une copine a perdu son fils. Il avait 31 ans. Pratiquement tout le quartier était à l’enterrement. Et quand mon frère est décédé, il y a 21 ans, tout le quartier était présent. Ça a duré une semaine parce qu’on ne savait pas si on devait l’envoyer en Algérie, chose que l’on n’a pas faite, et donc tout le quartier se relayait auprès de nous. Et le jour de l’enterrement, belges, italiens, musulmans, tout le monde était avec nous. Et en entrant au cimetière musulman, toutes les femmes ont mis le foulard, même les non-musulmans, même les européennes et ça ne posait aucun problème. C’était une marque de respect envers ma Maman.

Ma Maman, c’est la pure algérienne : quand elle faisait à manger, tous les enfants du quartier étaient là. Des beignets, des crêpes ou même du pain ! Et ils s’en souviennent encore ! On m’arrête en rue pour me parler de ça ! Quand on fait une fête dans le quartier, tout le monde vient, même ceux qui n’habitent plus là.

À l’époque, on avait même ouvert une maison de quartier et j’y étais bénévole. Tous les jeunes la fréquentaient parce que j’y étais. Et quand je suis partie, elle a fermé ! On y avait pourtant créé pas mal de choses, notamment une école d’alphabétisation. Ma Maman avait été chercher toutes les femmes qu’elle connaissait qui ne savaient ni lire ni écrire. Des petits jeunes voulaient faire du graffiti et je me souviens leur avoir obtenu quelques murs. Les mamans pouvaient déposer leurs enfants, elles avaient confiance. On avait aussi obtenus quelques emplois rémunérés pour les jeunes du quartier qui allaient travailler dans le jardin des particuliers et retaper la maison de quartier. Ça a duré un petit temps puis ça s’est arrêté quand la ville s’est appropriée le projet en disant à qui voulait l’entendre qu’elle avait créé tout ça. Là ça ne me plaisait plus trop et je suis partie.

Quand mon frère est décédé, la responsable de la maison de quartier est passée devant chez moi et ne s’est même pas arrêtée. Ça m’a fait un choc. Par contre, les jeunes, eux, étaient tous là, ils m’avaient envoyé un petit mot. Ce petit mot, je l’ai encore, c’était un des jeunes qui l’avait écrit. Ça disait : “Safia, pour tout ce que tu as fait pour nous, j’espère que ce petit mot adoucira un peu ta peine”. C’était un moment très dur, que je n’oublierai jamais, mais les jeunes étaient là. Et même aujourd’hui, quand ils me voient, ils me serrent tous dans leurs bras. Ce quartier, c’est vraiment la famille ! Même mon fils envisage de revenir dans le quartier. Il y a un accueil fantastique quand on y met les pieds. Et même les personnes âgées, quand elles sortent moins, on prend de leurs nouvelles. Grâce à internet, ça permet de se tenir au courant des nouvelles du quartier.

Là où j’habite, c’est calme mais le voisinage n’est pas le même qu’au Roctiau. Beaucoup de personnes âgées. On ne voit pas de jeunes. Or, il faut tous les âges pour que vive un quartier, toutes les nationalités, toutes les classes sociales. À Charleroi, on utilise souvent le mot “baraki” pour se critiquer les uns les autres, même d’une rue à l’autre. Je ne comprends pas bien ce mot. Quand j’étais en vacances en Algérie, j’ai vu qu’une ville s’appelait comme ça et ça m’a fait rire.

À mon arrivée d’Algérie, j’ai vu ces drôles de montagnes — les terrils — parce que là où j’habitais, au Djurdjura, on était vraiment à flanc de montagne. Il faisait noir à Charleroi. J’ai vite compris pourquoi on l’appelait le “pays noir”, entre les terrils et les usines qui crachaient leur fumée. À l’école, on avait appris la chanson de Robert Cogoi : “Mon pays noir”. Je l’écoute encore encore parfois, ça me rappelle des souvenirs.

Moi, je suis carolo. Un peu comme ce que disait Rachid Taha: “Algérien pour toujours, français tous les jours” et bien moi, c’est: “Algérienne pour toujours, carolo tous les jours !”. Quand je suis en Algérie, parfois je suis quand même pressée de rentrer. Malgré ce sublime paysage du Djurdjura, je suis bien ici. Il y a parfois des parrains ou des marraines de cœur, et bien, moi, Charleroi, c’est ma ville de cœur. Après, le progrès, c’est bien mais pas toujours. Les quais de Sambre sont très jolis mais ce qu’ils ont fait à la rue de la Montagne… On n’avait pas forcément besoin d’un nouveau centre commercial et j’ai l’impression parfois que Charleroi est une ville morte.

Mon prochain challenge, je l’ai décidé ! Quand je serai à la retraite, dans quelques années, je voudrais reprendre des études. Mon Papa m’avait retirée de l’école mais moi, je voulais devenir historienne. J’adore le Moyen-Âge et les histoires liées à cette époque. Je ne sais pas encore comment m’y prendre mais j’ai envie d’étudier. Durant ma carrière, j’avais réussi les examens pour devenir aide-familiale à 53 ans donc je pense que je suis capable ! Mon fils me soutient dans ce projet, il trouve ça génial. J’ai toujours beaucoup lu et c’est un plus. C’est la lecture qui m’a sauvée d’ailleurs. Puisque mon père m’avait interdit l’école, c’est grâce à la lecture que je parle bien le français parce qu’à 6 ans quand je suis arrivée ici, je n’en savais pas un mot. Je suis une vraie auto-didacte.”

Valérie

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Valérie – pure carolo / esprit rebelle / future éducatrice

“J’ai un lien avec Charleroi que je ne sais pas trop expliquer.

Je suis née à Charleroi et j’ai l’impression que c’est une sorte de “ville-aimant” ou une ville aimantée, qui fait qu’on y revient toujours. Une fois que tu fais partie de Charleroi, tu ne sais pas t’en détacher.

J’ai déjà essayé de m’en éloigner, parce que j’avais eu différents problèmes mais j’y reviens toujours parce que cette ville finit par me manquer même si, parfois, ça fait du bien. C’est une ville où il y a de l’action, de beaux endroits comme des endroits moches. C’est une ville où il y a du mouvement.

Ce qui m’attire c’est qu’il s’agit d’une ville liée à mon passé ou à certaines personnes. Même si certains m’ont dégoûtée de cette ville, j’ai l’impression que c’est ma ville de coeur. Je suis née ici mais le destin m’y a ramenée par la suite puisque j’ai déménagé du côté de Manage quand j’avais 12 ans et que je suis revenue à Charleroi, sans vraiment le vouloir. Et donc je ne m’en détache pas.

Le quartier des Beaux-Arts, ça représente vraiment mon Charleroi à moi. Ça date du temps où j’ai commencé à pouvoir sortir seule. Je traînais là-bas et j’y ai connu toutes sortes de choses: des mauvaises — fidèles à ce que l’on dit parfois de ce quartier — mais aussi beaucoup de bonnes choses, notamment de belles rencontres. Quand on me parle des Beaux-Arts, même du Palais des Beaux-Arts, ça représente Charleroi, celui qui va dans tous les sens et de tous les côtés. Si on me dit: “Beaux-Arts”, c’est Charleroi, bien plus qu’ici, au parc Reine Astrid.

Je suis carolo ! Et être carolo, c’est aimer la ville. Les gens de l’extérieur perçoivent souvent la ville comme une ville sale, une ville de toxicomanes, de drogués, de dealers,… un ville sale, quoi. Mais pour moi, ce n’est pas que ça. Des côtés moins biens, tu en retrouves dans toutes les villes. Être carolo c’est faire partie de cette ville. Avoir Charleroi dans le cœur et ne jamais pouvoir s’en détacher.

D’un côté, j’aimerais bien partir un jour pour aller vivre ailleurs mais je sais pertinemment que Charleroi me manquerait. Je connais tout, ici. Tous ces endroits, je les connais comme ma poche.

Ce mouvement, ça me fait penser au cinéma. Charleroi peut aussi bien être une comédie qu’un film d’action ou policier. Les gens… il y a de vrais clowns dans Charleroi, des gens qui nous font rire comme il y aussi beaucoup d’action, par rapport à la police ou aux problèmes. Et tout ça, ça peut faire une belle histoire. Manage, c’était beaucoup plus calme, certains aiment ça aussi mais je préfère ce contraste qu’est Charleroi.

Quand j’étais à l’école à Manage, les gens me demandaient comment je faisais pour m’y retrouver “dans cette ville de barakis”. Sur Facebook, il y a beaucoup de parodies qui tournent et on fait souvent le lien entre “barakis” et “carolos”. Parfois ça me fait rire mais souvent ça me fait chier ! Il ne faut pas mettre tout le monde dans le même sac, moi je suis une pure carolo et je ne suis pas une baraki.

La ville à une mauvaise image parce qu’il y a énormément de problèmes avec la police, les toxicomanes, les sans-papiers qui dealent. Et quand des gens viennent de l’extérieur ils peuvent se focaliser sur ça et en reparler ensuite à d’autres. Alors, ça parle de drogue, de barakis, de carapils mais pourtant on ne voit pas souvent des gens avec des carapils par ici.

Moi, ce n’est pas du tout l’image qui me vient quand je pense à Charleroi. De mon point de vue, c’est surtout une ville remplie d’artistes. C’est à Charleroi que j’ai découvert le slam, par exemple. Et j’ai vraiment Charleroi dans le cœur: “Charleroi un jour, Charleroi toujours”, comme on dit.

J’ai longtemps été déscolarisée et un peu dispersée dans mes projets et mon prochain défi est donc de terminer mes trois années d’études pour devenir éducatrice. Je pense que c’est possible, c’est ce que je veux ! J’ai des qualités pour devenir éducatrice. Déjà, j’ai un vécu riche qui a fait que j’ai été aidée par des travailleurs de l’aide à la jeunesse qui me soutiennent encore parfois. Et surtout, j’aime le contact avec les gens et je voudrais pouvoir aider des jeunes qui ont été dans mon cas, ou même, qui vivent des choses que je n’ai pas connues. Les aider à reprendre confiance en eux.”

Stratos Fred

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Stratos Fred – friendship maker / true man capote / eternal lover

Mon lien avec Charleroi tient tout simplement dans le fait que je suis carolo.

J’ai longtemps habité Ransart et j’ai eu longtemps mes activités sur Charleroi. La ville a bougé, des choses sont apparues et on n’a plus besoin de se taper Bruxelles pour voir des trucs. Quand tu traînes en ville, il se passera sans doute quelque chose. Cette ville, on peut la percevoir selon notre propre humeur : ça peut te faire chier parce que c’est en travaux et que tu ne sais pas te garer, comme tu peux te balader tranquillement à pieds le dimanche au marché et trouver ça sympa.

Tu peux trouver ça bien d’avoir des endroits culturels ou trouver ça moche que ces endroits soient pour bobos ou d’autres. La ville a deux côtés, comme une pièce de monnaie. En ce moment, je vois surtout le côté agréable. Ça permet de voir des choses et de développer un esprit critique. Il ne faut pas tout dénigrer: plein de trucs se font, tout est souvent ouvert à plein de gens. Parfois les gens se mettent des barrières eux-mêmes plutôt que de sortir et se mélanger.

J’aime bien les quais, par exemple, ça a un côté plus reposant. Tu es à 50 mètres de la ville mais ils y ont planté quatre arbre et tu as l’impression d’être en bord de Seine. C’est complètement fake mais tu es tranquille au bord de l’eau, tu profites d’un vent d’eau… il ne manque plus que deux ou trois péniches qui passent. Et quand tu lèves la tête et que tu regardes de l’autre côté, tu vois des terrils. Tu regardes à gauche, il se passe un truc, tu regardes à droite, il se passe autre chose… tu as parfois l’impression que tous ces trucs ne vont pas ensemble.

Charleroi ne ressemble à aucune autre ville mais elle ne sait pas qu’elle a une identité. Les gens comparent et passent plus de temps à dénigrer qu’à regarder ce qu’elle est, ce qui a été fait et ce qui est à faire. Le “j’aime pas” sort vite. Cela dit, les avis peuvent changer. Du point de vue du tourisme, les choses se sont un peu professionnalisées. Avant, être carolo, c’était n’importe quoi et maintenant tu peux te balader ailleurs avec des t-shirts “Je suis carolo”. Tu deviens une marque déposée sur le chemin.

Être carolo, ça peut juste être traîner en ville quand tu n’as rien à faire ou venir chercher les choses qui s’y passent. Tu peux y zoner comme venir voir des trucs. L’air de rien c’est quand même rempli de théâtres, d’animations, de petits concerts. Mais ça reste quand même confidentiel. Ou ça peut être pris comme une honte quelque part, cet investissement dans le culturel. Tout le monde n’a pas le même avis sur le Quai 10 ou les lieux du genre, par exemple. À un moment, il faut bien accepter d’avoir une image. C’est beaucoup de ronflant, ces trucs là: ça draine toujours les mêmes personnes, le sujet de conversation tu as vite fait le tour, c’est pas forcément là que tu vas voir le plus de choses.

Au Quai 10, tu vois beaucoup de choses mais les gens pensent que ça s’embourgeoise. Mais il n’y a pas de raison si tu gardes le même état d’esprit ou si tu fréquentes les mêmes personnes. Non, à toi d’aller avec ta personnalité dans le lieu et l’appréhender comme tu le ressens. Il y a plein de théâtres amateurs ou de petits concerts. Il y en a tout plein et c’est sans prise de tête. Mais tu as décidé de te prendre la tête avec ceux qui se prennent la tête, tu tournes en rond.

Il faut arrêter de se sentir lié à quelque chose. “Free your mind and your ass will follow” — libère ton esprit et ton cul suivra. Moi, je me surprends à ne pas avoir trop de lieux favoris, de ne pas avoir de gens préférés, je ne fais pas partie d’un groupe de personnes ou quoi que ce soit d’autre. Il y a plein de gens et suivant l’humeur ou ce que tu as à faire — pas d’un point de vue profit — tu peux voir des gens mais rien ne dit que tu dois voir les mêmes personnes, absolument rien ne dit que tu dois le faire.

On est devenus des slasheurs, même dans les relations. “Je suis fêtard slash poète solitaire slash autre chose”. Il faut accepter ses personnalités. On n’a pas qu’une seule personnalité. Tu n’es pas obligé de sortir au même endroit, dans la même ville… tu peux être carolo et traîner partout autre part.

Il y a un truc quand même que la ville aurait pu faire: avec la canicule qu’on a connue, j’aurais bien vu le port du bikini obligatoire avec une prime pour le monokini.

Que la ville s’ouvre, je trouve que c’est vraiment pas mal. Mais il ne faut pas penser que c’est le centre du monde. Il s’y passe des choses, elle évolue mais il faut bien penser que ce n’est pas une ville qui a été construite pour les gens. C’est un gars qui a dit, en 1666: “Il y a une rivière qui passe là, on va en faire un bastion, une forteresse, on va se foutre sur la gueule à Charleroi !” Et puis, après, d’autres ont décidé qu’on allait y faire de l’industrie, qu’on allait y mettre des charbonnages, des verreries mais jamais qu’on allait y habiter. Puis dans les années 70, on a fait tout pour la bagnole: ces routes, ces boulevards Tirou, ces Colonnades,… C’est beau mais c’est de l’imposant, c’est du chiche. Ce sont aussi toutes ces familles qui ont réussi sur le dos de ces petits mineurs, sur le dos des fabricants de verre, et qui se sont payés la ville.

C’est seulement maintenant que Charleroi appartient aux gens. Des places, des endroits où se balader. Des commerces. Qu’il n’y ait plus rien à la rue de la Montagne, bah voilà. Il faut arrêter de penser dans le passé. Il faut chercher à se réinventer, à évoluer. Il faut se surprendre soi-même. Arrêter de penser que la ville est comme ça, que c’est dommage qu’elle soit détruite ou que c’est bien qu’elle soit reconstruite. Ça bouge. Ce n’est pas pour ça que les gens doivent perdre une identité. L’identité est dans l’ADN et ce n’est pas lié à un bâtiment. Si c’est ça, fais des photos et regarde les, tiens ! La nostalgie est un sentiment qui ne t’aide pas à gérer ton quotidien: tu ne vas pas arrêter de manger parce qu’il n’y a plus les Colonnades.

Le grand principe de Charleroi c’est que la ville, historiquement, n’a jamais été faite pour être habitée. Et comme tout bon wallon, on se plaint tout le temps mais on ne propose pas grand chose. Propose, casse-toi la gueule mais refais-le. On n’est pas assez Américains pour ça. Sinon, la ville est bien, je trouve. Et si j’aime bien ce coin, c’est parce que j’aime bien les gens. Il y a des gens de toute sorte, du misérable au petit péteux. Trouve-toi là-dedans, ne t’accroche pas à quelqu’un.

Mes prochains challenges? Je rêve de toucher le ballon au Sporting et donner le coup d’envoi d’un match. J’espère que la chance se poursuivra. Je voudrais avoir ma marque de préservatifs. Ça coûte moins cher que de faire des t-shirts et tu peux en mettre sur tous les comptoirs et dans les pharmacies. Faites l’amour ! Pas dans une optique commerciale, se développer, grandir… et d’ailleurs si tu veux mettre un préservatif, vaut mieux être grand ! Et que les gens pensent un peu plus librement. Je ne demande pas que les gens se sautent dessus, mais allez, soyez grivois, pincez-vous les fesses de temps en temps. Pas du harcèlement, ça ce n’est pas bien ! Mais on demande d’abord, quoi… Tout le monde pense à ça, on ne se saute pas dessus mais parfois les mouvements #metoo et autres, ça vire à l’extrême. Il faut se respecter, tout bonnement. Il n’est pas question de respecter plus l’un que l’autre. Et je vous embrasse tous, trois fois sur la joue !

Hugues

IMG_6155Hugues – Slameur

“Pour moi, Charleroi c’est la ville. Ça a toujours été la ville.

J’ai grandi à la campagne et Charleroi c’était la ville. Quand on voulait sortir, on allait à Charleroi. C’était là où il y avait les grands, là où se passaient les choses. C’était un endroit qui m’attirait, moi qui ai grandi à Jamioulx. Et avec mes deux grands frères, quand on voulait faire une sortie, on allait en ville. On ne disait même pas “Charleroi”, c’était “la ville”. Le cinéma, le centre commercial,… on prenait le bus et en une demi-heure on était en ville, là où ça se passait. Les supporters anglais lors de l’Euro 2000… j’avais presque 16 ans à l’époque et je trouvais ça fantastique. Ça m’attirait très fort parce que dans mon village, il ne se passait pas grand chose. Ici, c’était l’endroit pour voir d’autres personnes, d’autres styles, d’autres cultures… Quand on allait au restaurant, c’était en ville… Pour moi, c’était LA sortie, avec mes frères… surtout avec mes frères !

En grandissant, mon regard sur Charleroi a évolué. C’est plus complexe et ce n’est plus forcément une ville qui m’attire. Même si c’est ma ville, c’est sûr, c’est ma ville. Je le ressens comme ça. C’est complexe. Quand je suis en extérieur, je la défends, cette ville. Quand je suis à l’extérieur de Charleroi, on ne touche pas à Charleroi. Par contre, quand je suis dans ma ville, que ce soit avec des carolos ou d’autres, parfois j’ai envie la critiquer. Même très souvent pour l’instant. Elle ne m’attire plus tant que ça, elle me dégoûte même régulièrement parce que ça reste un petit microcosme assez complexe qui ressemble parfois à de l’esbroufe. Quand on parle de culture, quand on parle de politique et de ville qui se relève… Oui, elle se relève mais pour l’instant je trouve qu’elle est encore fort à quatre pattes.

Je pense même qu’on a presque atteint le maximum de possibilité de redressement de la ville. Charleroi, pour moi, reste un grand village. Tout le monde se connaît et donc ce côté grand village et pas grande ville fait qu’il y a pas mal de limites. Par exemple dans l’expansion de certains événements, dans l’expansion de certaines mentalités. Le côté politique reste très villageois avec des connexions qui se font, avec des familles qui se connaissent. C’est presque un système féodal si on exagère un peu mais voilà. On n’est pas dans une grande ville avec des grosses structures, avec des ambitions importantes.

À Charleroi, ça me frappe, on ne va jamais au bout du truc. On ne vise pas assez loin. Si on crée un événement, on estime que viser 300 ou 400 personnes c’est bien et qu’un événement pour 1000 personnes ne fonctionnera pas. On dit que Charleroi est la plus grande ville de Wallonie en termes d’habitants mais ça c’est si on prend le “Grand Charleroi”. Mais quand on parle de redressement de la ville, par la culture ou autre, via les politiques ou les initiatives citoyennes, on parle de Charleroi centre-ville essentiellement. Là on ne parle plus de 220.000 habitants mais plutôt de quelque chose entre 15 et 30.000 personnes. Est-ce que c’est pareil à Bruxelles, Liège, Mons ou Namur ? Je ne sais pas.

C’est sûr que ça fait bien de dire qu’on est la plus grande ville, c’est un discours que beaucoup tiennent parce que ça fait vendre. Dire qu’on est Bourgmestre de la plus grande ville ou Président du plus grand CPAS. Ça c’est uniquement possible parce que les communes ont été fusionnées. C’est des chiffres, tout ça mais dans les faits, Charleroi centre-ville, c’est tout petit.

Cela dit, je défends Charleroi quand je suis ailleurs. C’est une ville qui a été fortement attaquée. Et cette ville, quand j’étais plus jeune, je l’aimais vraiment. Et quand tu aimes quelque chose qui se fait attaquer, hé bien, tu la défends. Mais Charleroi n’a pas que des côtés négatifs et je la défends parce que… tu vois, dans ma vision, Barcelone n’a pas besoin d’être défendue, Rome et New-York c’est pareil. On défend les plus faibles et Charleroi je veux la défendre parce que comme c’est déjà assez noir, elle n’a pas besoin en plus d’être attaquée.

Parce qu’il y a du mérite à être carolo, il y a du mérite à vivre cette vie de carolo, il y a du mérite à vouloir redresser cette ville même si parfois je trouve qu’on ne prend pas la bonne direction. N’empêche, il y a du mérite à tout cela. Et donc, ça se défend tout ça ! Parfois, je dis à mes collègues, avec qui je travaille sur Charleroi: “C’est fatiguant d’être carolo”. Il y a un effort à faire dans le fait d’être carolo et d’être fier de cette ville. Un effort mental et psychologique de s’imposer cette fierté d’être carolo. On nous l’impose cette fierté mais on se l’impose aussi nous-mêmes, je crois. Il faut être fier de sa ville. Elle était à terre, on a dit que c’était la ville la plus moche du monde et maintenant on doit se relever, avoir une mentalité beaucoup plus optimiste. Et ça c’est un effort et donc, c’est fatiguant d’être carolo.

Ce lien que j’ai avec Charleroi est donc très complexe. J’aime cette ville et en même temps je la déteste. Quand je pense à Charleroi, je suis toujours frappé parce qu’on parle de “pays noir”. Historiquement, c’est lié au charbon mais moi j’ai toujours envie de parler de “pays gris”. C’est ce qui me choque quand je viens à Charleroi: tout est gris. C’est un peu cliché mais en même temps le gris si ça représente bien quelque chose c’est le fait que c’est ni noir ni blanc. On est dans une nuance qui fait que tout n’est pas noir, tout n’est pas blanc, tout n’est pas beau, tout n’est pas moche. Et en même temps c’est gris. Et ce gris représente beaucoup plus le Charleroi que je connais: pas le Charleroi des charbonnages mais le Charleroi post-usines où tout est gris suite aux retombées de poussières. C’est le pays gris, quoi.

Et en même temps quand on essaie d’y mettre des couleurs, il y a un côté tellement dramatique. Le Carnaval de Charleroi, par exemple. C’est beau, c’est génial mais c’est tellement pathétique en même temps. Le côté pathétique c’est beau aussi, c’est un peu comme la mélancolie, tu vois, le bonheur d’être malheureux. Aimer être triste. Aimer le moche. C’est faire la fête quand tout est triste. Ce côté mélancolique ou pathétique est sympa mais en même temps je suis content d’aller parfois dans des endroits qui sont simplement beaux, ce que je ne trouve pas à Charleroi. Cette facilité, ce côté pas fatiguant, ça fait du bien d’être juste dans du beau et Charleroi c’est pas beau. Il faut faire l’effort de trouver ça beau.

Donc je vais chercher ça dans les voyages que je peux faire. Si j’ai parlé de Barcelone, Rome ou New-York, c’est parce que ce sont des endroits où j’ai pu aller. C’est magnifique, beau et sans effort à faire pour le dire. C’est peut-être un avis personnel mais sur dix personnes, au moins huit diront que Barcelone ou Rome c’est magnifique esthétiquement. À Charleroi je connais peu d’endroits esthétiquement beaux au premier regard. Il faut faire l’effort. Ici, dans cette rue, si on lève un peu les yeux et qu’on s’arrête cinq minutes sur les façades, ça peut être très beau mais il faut se replacer dans un contexte où la ville vivait 30 ans ou 100 ans en arrière, c’est une beauté moins directe et donc un effort. Et donc, oui, être fier d’être carolo, ça demande un effort.

Globalement, je suis fier d’être carolo et quand je critique ma ville, je le fais en connaissance de cause mais attention à ne pas trop critiquer ma ville non plus ! Je suis fier d’avoir grandi ici, fait mes études ici: j’étais à Marcinelle à l’IPSMA. J’ai fait deux ans à Bruxelles en école de cinéma mais je faisais les allers et retours tous les jours. Et quand je reprenais le train, je repassais à Marchienne et quand on arrivait à Charleroi, il y avait ce petit côté: “Allez, c’est bon, je suis de retour à la maison”. Tous les soirs j’avais ça. Je déteste Bruxelles et revenir à Charleroi c’était revenir à la maison. C’était la même chose quand je travaillais à Namur. Tous les jours, en train, je passais devant cette maison de Marc Dutroux et c’est horrible mais en même temps c’est chez nous. Et il n’y a que nous qui pouvons en parler. Venez voir, on vous en parlera mais n’en parlez pas vous-même, vous ne pouvez pas savoir ce qu’est Charleroi ou ce que c’est d’être carolo, si vous venez de l’extérieur. Il faut vivre Charleroi. Un grand village. Gris. Peuplé d’irréductibles carolos.

Personnellement, ce qui m’anime c’est le slam, l’écriture et mon projet musical baptisé “CHIEN.” que j’aimerais amener un peu plus loin. Moi j’ai les textes et je suis associé à un musicien. Autre projet mais à plus long terme, je voudrais monter un gros événement slam à Charleroi, qu’il soit ou non international. Et sinon, continuer à contribuer au redressement de la ville mais rester très attentif à ne pas devenir trop “auto-centré”, ne pas se voir trop beau, garder les pieds sur terre. Parce que j’ai peur de ce côté culturel qui commence à quitter terre. Charleroi doit rester Charleroi: on n’est pas Paris, Berlin, ou autre chose, on est Charleroi. On ne doit pas oublier d’où on vient même si on fait les choses bien. Je voudrais insuffler cet esprit là aux travers des quelques projets que j’ai. Allons vers le futur mais ne faisons pas n’importe quoi.”

Stephanie

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Stephanie – Aide et soins à domicile

“Toute ma famille est ici, je n’ai jamais déménagé donc j’ai grandi ici et j’ai vu l’évolution de la ville. Si j’étais partie, ça aurait été à l’étranger mais jamais ailleurs en Belgique: Namur, Mons, non… moi c’est Charleroi, rester à Charleroi. L’extrême ou rien. L’étranger, ça aurait été pour voir et vivre d’autres choses, d’autres cultures, d’autres origines. Charleroi, c’est ma famille, mes amis, ce côté convivial que possède Charleroi malgré tout ce qu’on peut en dire.

Charleroi s’est modernisée. On a donné plus de place aux graffeurs, aux mouvements urbains. Il y a eu aussi des efforts dans les infrastructures, dans la propreté, etc. Il reste une mauvaise image de Charleroi, surtout du point de vue de la propreté mais il ne faut pas oublier que les usines, même si ce n’est pas propre, même si ça dépose de la crasse sur la ville, que ça enlaidit le paysage, c’est ce qui nous a fait tous vivre.

Maintenant qu’on n’a plus tout ça, même si c’est plus propre ou plus beau, les gens sont obligés de partir travailler ailleurs. Il y a eu une évolution mais qui n’a pas engendré que du positif. Rive Gauche, par exemple, c’est bien et pas bien en même temps. Oui, c’est moderne, c’est grand mais il y avait déjà assez de centres commerciaux et ça suffisait aux gens.

Je ne vois pas l’intérêt de ce centre commercial où un petit commerçant artisanal ne peut pas s’offrir une place dans la galerie parce que c’est trop cher. Quand j’étais petite et que je passais rue de la Montagne, il y avait ce fameux singe devant le magasin de bonbons: tout le monde l’a connu mais ce magasin n’existe plus et n’aurait jamais pu s’offrir une place dans Rive Gauche. Pour mettre du moderne, ils ont fait disparaître des choses qui sont là depuis des années. Pour attirer des gens de l’extérieur, pour redorer l’image, ils ont tué les petits commerces que tous les carolos connaissaient depuis toujours. Ma grand-mère l’a connu ce magasin de bonbons, ma mère et moi aussi mais ma fille ne le connaîtra pas. Et je trouve ça triste.

Je venais jouer sur ce terril quand j’étais petite. J’aimais être en hauteur, observer l’évolution de la ville, les couchers de soleil, les fous rires avec les amis, les courses en vélo, tous ces souvenirs. Ça, c’est resté intact et j’espère que ça le restera encore longtemps. En tout cas, c’est resté tel que je l’ai connu.

Charleroi, c’est bien plus complexe que cette image de ville de barakis. Charleroi, c’est surtout tous ces gens avec la main sur le coeur, tous ces endroits à visiter, le Musée de la Photographie, les vestiges de la sidérurgie. Notre patrimoine est riche mais trop souvent mis dans les oubliettes. Ceux qui colportent une mauvaise image de Charleroi l’ont peut-être développée quand la ville était dans une mauvaise passe mais n’ont pas fait l’effort de revenir voir son évolution par après. Pour la comprendre, cette ville, il faut y rester un peu ou y vivre.

Mon prochain challenge serait de faire comprendre des choses à ceux qui ont une vision purement administrative du monde. Pour qu’ils ne restent pas dans leurs cases. Quelqu’un à qui on refuse une aide parce qu’il gagne un euro de trop, je trouve ça un peu triste. Je voudrais bien que ceux qui travaillent dans les bureaux, en sortent et viennent sur le terrain pour observer les vraies situations. Sortir de cette bulle qui dit que parce que c’est écrit, ça doit être fait comme ça. On peut gagner cet euro de plus ou de trop mais quand même être dans le besoin. Que ces gens qui travaillent dans l’administratif fassent un effort pour aider son prochain. J’aimerais vraiment faire évoluer les choses dans ce sens-là dans mon travail. Chaque situation est différente et on ne doit pas toujours se référer uniquement à ce qui est écrit. Faire le bien autour de soi et œuvrer à ce que le monde soit mieux, c’est aussi sortir des sentiers battus, réussir à accepter les dérogations et être plus coulant. S’adapter. Voir les situations et s’adapter à elles. Les règles, c’est bien mais elles doivent s’appliquer selon les cadres spécifiques de chaque personne.”

Lolita

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Lolita – Carolo des champs

“Charleroi, j’y suis née et ma famille est originaire de la région de Châtelet. Mes grands-parents sont venus pour travailler en Wallonie, dans le bassin sidérurgique. Donc mon histoire familiale est rattachée à l’existence même de cette ville. Mon lien avec Charleroi s’est d’abord développé via mes études. J’étais à Pie X à Châtelineau et pour sortir, la première ville c’était Charleroi, on festoyait là-bas.

Ensuite le lien s’est encore modifié quand j’ai commencé à travailler dans la région et là j’ai eu le coup de foudre pour la ville. Avant, cela faisait partie de mon identité sans que je ne me pose de question. Limite c’était… pas un fardeau mais déjà il fallait que je le défende quand j’étais à Châtelineau parce que tous mes amis allaient dans de jolies petites écoles bien proprettes du côté namurois. Et donc déjà à cette époque il fallait batailler et dire: “Je viens de Châtelineau et c’est génial et mon école, elle est géniale !”

Charleroi est devenue Charleroi à mes yeux quand j’y ai travaillé et que ce travail m’a permis de découvrir le réseau associatif et cette politique de réappropriation des espaces publics. Et puis ce discours: “Redynamisons la ville, faisons-y quelque chose de chouette, de grand, de beau, de vivant !”. Et c’est à ce moment-là que je me suis appropriée la ville en tant que ma ville.

Habitant à la campagne, moi j’y allais beaucoup et ça a été un point de chute après mes études à Bruxelles. C’est là que j’ai compris l’importance de l’urbain dans ma vie. Et comme j’habitais Mettet, au lieu d’aller vers Namur et comme j’avais déjà des attaches à Charleroi, cette ville est devenue mon point de chute urbain. Et c’est en y allant comme ça et par mon travail que j’ai réellement pris goût à tout ce qu’il s’y faisait, tout ce que je connaissais déjà mais qui avait évolué, s’était arrêté ou laissait la place à d’autres choses. La vraie passion pour Charleroi est donc arrivée bien après mes premières guindailles d’étudiante.

Je me sens maintenant comme une Carolo des champs parce qu’il a été important pour moi de faire des choses à Charleroi et pas juste d’y venir pour profiter de ce qui y existait. Je voulais rentrer dans cette dynamique passionnante voulant aller du moche au beau, du mort au vivant et casser ce côté “moche” de la ville. La ville doit toujours interpeller mais ne doit plus rejeter et faire partir ou freiner avant même que les gens ne soient rentrés dans la ville. J’ai bien aimé cette façade moche et grisâtre qu’il fallait dépasser.

Ce que j’y ai trouvé, c’est des gens ! Des jeunes dans le renouveau, dans cette nouvelle dynamique carolo. Des gens qui rêvent, avec des compétences diverses, enrichissantes, passionnantes, démoulantes. J’aime bien quand il faut se démouler de toutes les choses qu’on connaît pour remouler le truc. Remouler la ville à ma façon. Il y avait une énergie et une synergie incroyable pouvant travailler sur la ville là-dedans, comme ça, dans cet amas. L’énergie mise dans les associations, les politiques, la jeunesse,… pour que tout le monde retravaille à ce renouveau carolo. Une grosse machine en route vers quelque chose de waouw !

Mais comme toute grosse machine, il y a des choses qui ont fonctionné et qui fonctionnent toujours mais il faudrait se pencher sur le reste. Sortir de ce qui a été fait pendant quatre ans et aller vers ce qui est encore tapi dans l’ombre. Créer des choses, oui, mais les créer pour les rendre durables et réappropriables car ce qui n’est pas réappropriable n’est pas durable. Et ne pas faire les choses pour les rendre belles mais plutôt les rendre justes. Bellement justes.

Mes futurs projets sont musicaux et événementiels, à Charleroi et en dehors. Monter un café-concert, des lieux participatifs. Je mets beaucoup de sens dans les projets professionnels et je m’oriente vers plusieurs secteurs. Le challenge principal se situe dans le respect des droits des personnes réfugiées, en Belgique, en Europe mais aussi à l’échelle mondiale. Mais avec l’idée que cela se transcrive dans des actions concrètes en Belgique, avec de réels moyens pour les associations ainsi que directement aux réfugiés. Dans le pouvoir d’agir surtout. Parce que nous sommes les réfugiés de demain et les réfugiés d’hier. Déjà, si les médias pouvaient traiter le phénomène de façon plus juste et cohérente, ce serait déjà bien.

Qu’il y ait plus de justice pour ces personnes-là parce qu’il y a beaucoup d’injustices, ici, en Belgique dans la manière dont on les encadre, dont on s’en occupe, dont on les fait transiter d’un endroit à l’autre. Réhumaniser ce secteur. Aller vers la justice, c’est déjà empêcher l’injuste de s’installer. Ces notions de juste et d’injuste me poursuivent depuis que je suis toute petite.

Et s’occuper de la jeunesse. Décloisonner les secteurs. Arrêter de tout mettre dans des petits paniers et d’essayer d’orienter la jeunesse vers une sorte de petit parcours parfait, ne pas placer les jeunes mais les construire de sorte qu’ils puissent décider après où ils se placent, les rendre critiques et engendrer cette génération de personnes qui vont révolutionner le monde. C’est une utopie absolue mais il faut travailler à ça, développer les projets qui permettent ça.”

Selçuk

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Selçuk – Ouvrier du bâtiment – Animateur socio-culturel

“Le cordon ombilical n’est toujours pas coupé: je suis toujours attaché à Charleroi. Comme je suis né ici, c’est un peu comme le disait le poète français Paul Valéry: “On est du pays de son enfance”. Le lien n’est pas celui de l’enfant avec sa mère mais Charleroi nous a vu naître donc c’est un peu notre mère, quelque part.

J’ai souvent pensé à partir, vers l’ailleurs, vers un pays anglo-saxon pour bosser. Je suis parti mais je suis toujours revenu à Charleroi vu que toute ma jeunesse, tous mes amis, toutes mes connaissances sont là. Et ce n’est pas facile — certains le font mais bon — de partir dans un autre pays, refaire sa vie là-bas. Il y en a qui réussissent bien mais moi j’ai toujours cette attache à Charleroi. Un point d’ancrage, quelque chose qui m’attire.

Charleroi n’est pas la plus belle ville du monde mais quand on y a vécu, quand on y a grandi, on ne voit pas ça de la même manière. Elle a une particularité. Elle est à part, disons. Bien sûr, il y a Bruges, il y a des belles villes, Bastogne, de chouettes endroits… Mais Charleroi a quelque chose de particulier qui fait son charme. Un charme un peu différent. Il faut être dedans pour le comprendre. Il faut y avoir vécu.

J’étais souvent en France, par le passé. Je faisais du colportage, je sillonnais toute la France et souvent les gens entendaient notre accent et nous demandaient d’où on venait. Charleroi. Donc il y avait toujours des réactions. Ils trouvaient ça un peu bizarre, ils avaient un peu peur. J’avais des amis en Suisse, je leur ai demandé de venir à Charleroi, ils ont eu peur et ne sont pas venus. Ils avaient peur pour leur voiture. Charleroi avait un peu mauvaise réputation, c’était le temps de l’affaire Dutroux.

Maintenant elle renaît un peu de ses cendres, beaucoup de gens oeuvrent dans ce sens-là. C’est une ville industrielle, il ne faut pas l’oublier. C’est vraiment un Poumon Noir. Elle prospérait au début du XXe siècle au niveau mondial, en verrerie, métallurgie, en chimie avec Ernest Solvay.

J’ai toujours essayé d’être un représentant de la ville. Quand je suis en extérieur j’essaie de parler en bien de ma ville, de faire venir des gens, pour qu’ils découvrent la ville, tout ce côté culturel. Beaucoup de gens viennent à Charleroi pour faire de l’urbex, l’exploration urbaine et découvrir tous ces vieux bâtiments, les usines désaffectées. Ça a un charme pour tous les photographes. Ils perçoivent une beauté dans tout cela.

Des projets, j’en ai pas mal. Pour certains il faut trouver des gens qui sont un peu fous, pas réellement fous mais pourvus d’un peu d’audace, d’ambition. J’essaie toujours de venir avec des projets qui sont un peu décalés. Par exemple, descendre dans la rue avec des poètes et déclamer de la poésie de manière sauvage et spontanée. Des projets audio-visuels. Et des idées par rapport à Charleroi. On n’a pas le pouvoir de décision mais chaque citoyen peut avoir des idées pour la ville, pour la mettre en valeur par rapport à l’aménagement de certains espaces. Les concepteurs ne pensent pas à tout. Je pense qu’on va dans le bon sens mais il y a encore moyen de faire beaucoup mieux.

Sur l’importance de la ville justement, il y a un grand poète qui fait connaître Charleroi vu que sa poésie est traduite dans le monde entier. Donc tout le monde a sans doute lu dans des traductions différentes “Le Cabaret Vert” qui était une auberge qui se trouvait à la Place Buisset. Rimbaud avait fait trois fugues, trois passages à Charleroi et dans cette auberge il a écrit ce fameux poème, un poème de jeunesse où il décrit une scène avec une serveuse qui lui apporte à boire. Il faut le lire. Ce poème a certainement permis à Charleroi d’être reconnue auprès de ceux qui s’intéressent à la littérature.

Les fans de Jim Morrison connaissent peut-être Charleroi puisque Morrison était lui-même un grand fan d’Arthur Rimbaud. Il avait toujours avec lui les oeuvres complètes, traduites en anglais. Et donc je pense que Jim Morrison a lu “Le Cabaret Vert”, donc il connaissait Charleroi aussi. Il y est peut-être passé… il a peut-être bifurqué quand il est venu à Paris mais je ne pense pas.

Par contre, j’ai lu que dans les années 60-70, un groupe d’écrivains français ont fait un pèlerinage pour visiter le Cabaret Vert. Donc je pense que chaque citoyen doit être représentant de sa ville et la défendre quand on est confrontés à des personnes qui en parle en mal. On est tous responsables de notre ville, un peu comme si c’était notre maison”.