Charlotte

IMG_6460

Charlotte – artiste / echte carolo / graine de la nouvelle floraison de Charleroi

« Je suis née à Charleroi : la moitié de ma famille est de Monceau-sur-Sambre. On tenait une boulangerie depuis plusieurs générations. En fait, mes parents se sont rencontrés à Ibiza. Mes quatre premières années, je les ai passées à Marchienne-au-Pont puis, quand mes parents ont divorcé, je suis allée en Flandre, car ma maman est flamande.

J’ai fait toutes mes études là-bas. Un weekend sur deux et pendant les vacances, je revenais par ici. Mes souvenirs d’enfance, c’était le marché et le parc de Monceau. J’ai toujours bien aimé l’atmosphère qui règne à Charleroi. Bien plus qu’en Flandre. Les gens sont bien plus chaleureux. Je me souviens que quand je rentrais à l’improviste chez des personnes que je connaissais, l’accueil était extraordinaire : on me proposait à manger, à boire… c’est une ouverture qu’il n’y a pas en Flandre. Là-bas, il faut téléphoner d’abord, puis sonner à porte, attendre qu’on t’ouvre. Et même avec des gens que je connaissais bien, j’avais l’impression de déranger.

Et quand je suis en Flandre, mon comportement change : je suis plus distante, plus refermée, je fais attention à ce que je dis. Ici, à Charleroi, je suis 100% moi-même, je me fous un peu de cette fameuse première impression qu’on peut donner, je suis comme ça et c’est tout !

Pendant mes études de prof d’art plastique et d’histoire dans le secondaire, je ne trouvais pas d’endroit de stage dans la région de Bruges. Je voulais travailler en immersion et j’avais déjà dans l’idée de revenir du côté francophone. J’ai failli aller à Bruxelles, pour la facilité des trajets mais finalement j’ai trouvé un stage à La Louvière. Et donc, j’ai vécu à nouveau chez mon père et il me conduisait au stage. À l’époque, j’avais une relation tumultueuse avec ma mère et ça m’a apaisée de pouvoir venir chez mon père, ça faisait du bien.

Ensuite, je suis retournée à Bruges pour mes examens finaux et j’ai réalisé que je ne voulais plus rester en Flandre et on m’a offert un poste dans l’enseignement à Charleroi, en immersion à l’école primaire du Roton. L’accueil a été très chaleureux, je ne n’avais jamais vécu ça en stage. Les élèves étaient plus difficiles et moins cadrés qu’en Flandre mais donnaient beaucoup plus d’amour et de contacts directs. Par exemple, en Flandre, faire la bise à un élève, c’est mal vu alors qu’ici, si un élève ne fait pas la bise, on se demande si on a fait quelque chose de mal. Et ça j’ai beaucoup aimé même si les premiers mois, j’avais toujours ces habitudes flamandes de distance, froideur et sévérité. Mais je remarque qu’à force de vivre ici, je deviens plus cool et plus ouverte.

Ici, il y a quand même une belle mixité dans la population. En Flandre, les groupes ou les minorités restent entre eux tandis qu’ici on peut rencontrer des gens de tous les milieux, de toutes les cultures, religions, orientations, et j’aime beaucoup, c’est super riche !

Donc j’ai commencé à enseigner puis, un an plus tard, j’achetais mon appart en centre-ville. En comparaison, la Flandre est impayable alors qu’ici, j’ai pu acheter avec le peu d’épargne que j’avais. Ici, il y a un fond, comme un bon terreau pour faire pousser ta patate ! Ça m’a plu et dans un sens, j’ai recommencé ma vie parce que j’avais quand même une vie sociale en Flandre que j’ai laissé tomber pour tout reprendre à zéro ici. Au début je me sentais seule : je ne voyais pas beaucoup de monde mais petit à petit et majoritairement grâce à l’art, j’ai rencontré des gens.

Avec mes dessins, j’ai participé à la bourse de créateurs « 6001 is the new 1060 » et de là sont nés mes premiers contacts avec des artistes comme Laurent Molet, Laurent Simon et Jérôme de « Pays Noir ». Et j’ai trouvé ces gens très abordables simplement à partir de notre petit point commun et notre goût pour l’art alternatif, ça pouvait ouvrir des portes que je n’aurais pas forcément ouvertes en Flandre. De là, j’ai pu développer ce que je faisais dans le dessin et j’ai commencé à tatouer dans un salon carolo. Ensuite j’ai quitté l’enseignement pour passer tatoueuse à temps plein et ouvrir mon salon.

Charleroi, pour moi, c’est sacré ! C’est devenu mon pied-à-terre, c’est l’endroit qui m’a permis d’évoluer, grandir et devenir qui je suis au fond. Je suis sortie de ce moule flamand « diplôme – travail – maison » et j’ai pu passer de ces normes sociales strictes au statut d’artiste émancipée, qui fait ce qu’elle aime, indépendamment de ce qu’on peut attendre d’une femme.

En Flandre, j’aurais peut-être essayé de me lancer mais je n’aurais jamais eu ce retour. J’ai l’impression que les carolos sont fiers de ce qui vient de chez eux. Dès que j’ai ouvert mon salon, j’ai eu énormément de retours qui disaient que c’était chouette que j’ouvre ici et pas ailleurs, en plus du fait que je fais du sur-mesure et des projets adaptés. Du coup, je veux encore plus rester et investir dans cette ville. J’aimerais créer une sorte de communauté autour de ce salon et je suis contente de voir que c’est ce que c’est en train de devenir : des gens passent et papotent, sans forcément se faire tatouer.

Maintenant, en rue, je croise toujours quelqu’un que je connais. En comparaison, j’ai vécu 20 ans en Flandre mais je connaissais beaucoup moins de monde. À Charleroi, si tu croises une personne une fois et que tu lui dis bonjour, elle viendra quasiment systématiquement te saluer. En Flandre, si tu rencontres quelqu’un à une soirée de famille et si tu lui parles 5-10 minutes, cette personne te niera dans la rue. C’est dommage. Là-bas, si tu dis « bonjour » à la boulangerie le matin, on te regardera bizarrement. Et puis, Charleroi, ça bouge et elle a encore ce petit truc un peu underground couplé à une niaque liée à cette gloire passée.

Les gens qui vivent à Charleroi savent que cette ville, ce n’est pas ce que tout le monde pense que c’est. Il n’y a qu’en vivant à Charleroi qu’on peut comprendre la beauté et la richesse de cette ville. Même si elle a une gloire passée – les mines et les industries qui ont fermées – même s’il y a de la pauvreté dans la ville et des bâtiments délabrés, il y a toute cette génération de jeunes qui veulent se bouger pour leur ville et qui ont envie que les choses changent. Ça se remarque dans tous les petits trucs qui commencent à sortir. Beaucoup diront que c’est grâce à Rive Gauche – et c’est vrai que ça fait revenir des gens en centre-ville – mais sans tous les petits commerçants autours qui sont aussi sur cette lancée, Rive Gauche ne serait qu’un centre commercial comme un autre. Il y a plein de nouveaux petits commerces, des petites boutiques, des trucs très cool.

Un truc qui me déplaît, par contre, c’est le harcèlement de rue. Ça m’exaspère en tant que fille.  Je ne me suis jamais fait agresser. Des gens me disent que je suis folle parce que je me ballade partout, à n’importe quelle heure, dans n’importe quelle tenue. Je n’ai jamais été attrapée mais le harcèlement de rue est très puissant ici. Et c’est stressant en tant que gonzesse. Tu te poses la question de savoir si c’est ta faute parce que tu as mis une jupe ou que tu aurais mieux fait de mettre des chaussures plates parce que tu vas peut-être devoir courir. Du coup, tu évites certains trajets alors que ce serait vraiment chouette que tu puisses, en tant que femme, être à l’aise dans ta ville. Après, même quand je me ballade en training, mal maquillée et avec la gueule ravagée, je me fais quand même siffler… Peu importe tes cheveux, ton apparence, il y a toujours certaines catégories de mecs qui te trouvent bien un truc qui leur donne envie de t’appeler.

Ce qui pourrait faire sortir de cette situation, c’est vraiment l’éducation des hommes. D’abord via les parents qui doivent inculquer à leurs fils qu’il faut respecter tout le temps la dignité des femmes, qu’elles portent n’importe quelles fringues ou aient n’importe quel comportement, qu’elles aient bu ou pas, qu’elles fument ou pas. Cheveux roses ou crâne rasé, ça reste des personnes. La femme n’est pas un objet que tu appelles comme un chien.

Avec une amie, j’étais dans un parc et un mec nous a appelées comme on fait avec un chien. Moi, je nie mais elle s’est retournée et est allée vers lui en lui disant : « Tu sais que je ne suis pas un chien ? » et le mec a été saisi parce qu’il avait sans doute l’habitude que les filles le remballent et qu’elles avancent et il lui a répondu : « Pardon, je sais que tu n’es pas un chien mais je te trouve jolie » mais du coup elle a continué : « Oui mais pourquoi tu ne me dis pas ‘Bonjour mademoiselle, jolie robe, passez une bonne journée’, c’est mieux et les filles vont plus apprécier ». Alors le mec l’a vraiment regardée. Il aurait pu devenir agressif ou désagréable mais en fait, il lui a dit qu’il n’avait jamais pensé à ça. En plus, c’était un beau garçon, bien habillé et tout mais son comportement ne donnait vraiment pas envie de lui parler. À l’avenir, s’il aborde une fille correctement et surtout s’il respecte si elle dit oui ou non, il aura sans doute plus de chance. Mais sinon, siffler, klaxonner ou courir après une fille, ce n’est vraiment pas agréable. C’est de l’éducation ou bien du machisme et c’est aussi localisé dans certaines zones précises de la ville.

Et alors, un autre truc qui m’énerve à Charleroi, c’est le manque de poubelles. Où sont-elles ? Il n’y en pas ! Et aucun stationnement de vélo ! Ils installent des passages pour cyclistes mais pas de stationnement. Venant de Flandre, je me suis toujours déplacée à vélo mais ici, je n’en ai pas parce que je ne saurais pas où le mettre. Si je mets un simple verrou, on va me le piquer à coup sûr. J’ai même pensé écrire à l’échevine. Il faudrait aussi sensibiliser les automobilistes à l’utilisation des rétroviseurs.

Actuellement, je me bats avec les banques pour un prêt hypothécaire. Malheureusement, en tant que Starter indépendante et que je n’ai pas 40.000€ en banque, c’est difficile d’obtenir ce prêt même avec une capacité de remboursement. J’avais envie d’acheter un beau bâtiment rénové style art-déco rue de Marcinelle pour en faire un lieu artistique vu que cette rue est profilée comme telle. J’aurais voulu y vivre à l’étage en mettant mon appart en location et donc agrandir le salon pour faire venir plus de guests. Je fais souvent venir des guests. Des français, une chilienne bientôt. D’ailleurs quand ils viennent j’aime leur montrer la ville pour casser les idées qu’ils s’en font.

Ça me tenait à cœur de m’installer à Charleroi et pas dans une ville où tout était fait. J’avais envie d’être là dès le début de la nouvelle floraison de Charleroi. Je voulais être là et que les gens disent : « Arcana, c’est à Charleroi ». Et si la banque refuse le prêt, je développerai ça où je suis, avec mes moyens. Je voudrais que les gens ne viennent pas seulement pour se faire tatouer mais bien pouvoir organiser des événements culturels. Je fais souvent des « Flashdays ». Avec la Mycose Galerie, on a fait un événement pour l’anniversaire du salon, on a fait venir des musiciens. Je voudrais aménager un coin « créateurs » dans le salon, même pour ceux qui ne sont pas dans une optique commerciale. De la diversité, des expos, mettre en avant les talents carolos, … c’est pour ça que je cherche un lieu un peu plus grand.

Et aussi dans une optique de permettre à ceux qui ne sont pas de Charleroi de passer le pas et de découvrir. Quand j’ai dit que j’allais vivre à Charleroi, on m’a renvoyé que c’est le Detroit de l’Europe. On m’avait promis des agressions à chaque coin de rue alors que ce n’est vraiment pas ça mais bien une ville remplie d’amour. J’adore Charleroi, je n’en partirais pas sauf pour aller à l’autre bout du monde pour le climat. »