Charlotte

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Charlotte – artiste / echte carolo / graine de la nouvelle floraison de Charleroi

« Je suis née à Charleroi : la moitié de ma famille est de Monceau-sur-Sambre. On tenait une boulangerie depuis plusieurs générations. En fait, mes parents se sont rencontrés à Ibiza. Mes quatre premières années, je les ai passées à Marchienne-au-Pont puis, quand mes parents ont divorcé, je suis allée en Flandre, car ma maman est flamande.

J’ai fait toutes mes études là-bas. Un weekend sur deux et pendant les vacances, je revenais par ici. Mes souvenirs d’enfance, c’était le marché et le parc de Monceau. J’ai toujours bien aimé l’atmosphère qui règne à Charleroi. Bien plus qu’en Flandre. Les gens sont bien plus chaleureux. Je me souviens que quand je rentrais à l’improviste chez des personnes que je connaissais, l’accueil était extraordinaire : on me proposait à manger, à boire… c’est une ouverture qu’il n’y a pas en Flandre. Là-bas, il faut téléphoner d’abord, puis sonner à porte, attendre qu’on t’ouvre. Et même avec des gens que je connaissais bien, j’avais l’impression de déranger.

Et quand je suis en Flandre, mon comportement change : je suis plus distante, plus refermée, je fais attention à ce que je dis. Ici, à Charleroi, je suis 100% moi-même, je me fous un peu de cette fameuse première impression qu’on peut donner, je suis comme ça et c’est tout !

Pendant mes études de prof d’art plastique et d’histoire dans le secondaire, je ne trouvais pas d’endroit de stage dans la région de Bruges. Je voulais travailler en immersion et j’avais déjà dans l’idée de revenir du côté francophone. J’ai failli aller à Bruxelles, pour la facilité des trajets mais finalement j’ai trouvé un stage à La Louvière. Et donc, j’ai vécu à nouveau chez mon père et il me conduisait au stage. À l’époque, j’avais une relation tumultueuse avec ma mère et ça m’a apaisée de pouvoir venir chez mon père, ça faisait du bien.

Ensuite, je suis retournée à Bruges pour mes examens finaux et j’ai réalisé que je ne voulais plus rester en Flandre et on m’a offert un poste dans l’enseignement à Charleroi, en immersion à l’école primaire du Roton. L’accueil a été très chaleureux, je ne n’avais jamais vécu ça en stage. Les élèves étaient plus difficiles et moins cadrés qu’en Flandre mais donnaient beaucoup plus d’amour et de contacts directs. Par exemple, en Flandre, faire la bise à un élève, c’est mal vu alors qu’ici, si un élève ne fait pas la bise, on se demande si on a fait quelque chose de mal. Et ça j’ai beaucoup aimé même si les premiers mois, j’avais toujours ces habitudes flamandes de distance, froideur et sévérité. Mais je remarque qu’à force de vivre ici, je deviens plus cool et plus ouverte.

Ici, il y a quand même une belle mixité dans la population. En Flandre, les groupes ou les minorités restent entre eux tandis qu’ici on peut rencontrer des gens de tous les milieux, de toutes les cultures, religions, orientations, et j’aime beaucoup, c’est super riche !

Donc j’ai commencé à enseigner puis, un an plus tard, j’achetais mon appart en centre-ville. En comparaison, la Flandre est impayable alors qu’ici, j’ai pu acheter avec le peu d’épargne que j’avais. Ici, il y a un fond, comme un bon terreau pour faire pousser ta patate ! Ça m’a plu et dans un sens, j’ai recommencé ma vie parce que j’avais quand même une vie sociale en Flandre que j’ai laissé tomber pour tout reprendre à zéro ici. Au début je me sentais seule : je ne voyais pas beaucoup de monde mais petit à petit et majoritairement grâce à l’art, j’ai rencontré des gens.

Avec mes dessins, j’ai participé à la bourse de créateurs « 6001 is the new 1060 » et de là sont nés mes premiers contacts avec des artistes comme Laurent Molet, Laurent Simon et Jérôme de « Pays Noir ». Et j’ai trouvé ces gens très abordables simplement à partir de notre petit point commun et notre goût pour l’art alternatif, ça pouvait ouvrir des portes que je n’aurais pas forcément ouvertes en Flandre. De là, j’ai pu développer ce que je faisais dans le dessin et j’ai commencé à tatouer dans un salon carolo. Ensuite j’ai quitté l’enseignement pour passer tatoueuse à temps plein et ouvrir mon salon.

Charleroi, pour moi, c’est sacré ! C’est devenu mon pied-à-terre, c’est l’endroit qui m’a permis d’évoluer, grandir et devenir qui je suis au fond. Je suis sortie de ce moule flamand « diplôme – travail – maison » et j’ai pu passer de ces normes sociales strictes au statut d’artiste émancipée, qui fait ce qu’elle aime, indépendamment de ce qu’on peut attendre d’une femme.

En Flandre, j’aurais peut-être essayé de me lancer mais je n’aurais jamais eu ce retour. J’ai l’impression que les carolos sont fiers de ce qui vient de chez eux. Dès que j’ai ouvert mon salon, j’ai eu énormément de retours qui disaient que c’était chouette que j’ouvre ici et pas ailleurs, en plus du fait que je fais du sur-mesure et des projets adaptés. Du coup, je veux encore plus rester et investir dans cette ville. J’aimerais créer une sorte de communauté autour de ce salon et je suis contente de voir que c’est ce que c’est en train de devenir : des gens passent et papotent, sans forcément se faire tatouer.

Maintenant, en rue, je croise toujours quelqu’un que je connais. En comparaison, j’ai vécu 20 ans en Flandre mais je connaissais beaucoup moins de monde. À Charleroi, si tu croises une personne une fois et que tu lui dis bonjour, elle viendra quasiment systématiquement te saluer. En Flandre, si tu rencontres quelqu’un à une soirée de famille et si tu lui parles 5-10 minutes, cette personne te niera dans la rue. C’est dommage. Là-bas, si tu dis « bonjour » à la boulangerie le matin, on te regardera bizarrement. Et puis, Charleroi, ça bouge et elle a encore ce petit truc un peu underground couplé à une niaque liée à cette gloire passée.

Les gens qui vivent à Charleroi savent que cette ville, ce n’est pas ce que tout le monde pense que c’est. Il n’y a qu’en vivant à Charleroi qu’on peut comprendre la beauté et la richesse de cette ville. Même si elle a une gloire passée – les mines et les industries qui ont fermées – même s’il y a de la pauvreté dans la ville et des bâtiments délabrés, il y a toute cette génération de jeunes qui veulent se bouger pour leur ville et qui ont envie que les choses changent. Ça se remarque dans tous les petits trucs qui commencent à sortir. Beaucoup diront que c’est grâce à Rive Gauche – et c’est vrai que ça fait revenir des gens en centre-ville – mais sans tous les petits commerçants autours qui sont aussi sur cette lancée, Rive Gauche ne serait qu’un centre commercial comme un autre. Il y a plein de nouveaux petits commerces, des petites boutiques, des trucs très cool.

Un truc qui me déplaît, par contre, c’est le harcèlement de rue. Ça m’exaspère en tant que fille.  Je ne me suis jamais fait agresser. Des gens me disent que je suis folle parce que je me ballade partout, à n’importe quelle heure, dans n’importe quelle tenue. Je n’ai jamais été attrapée mais le harcèlement de rue est très puissant ici. Et c’est stressant en tant que gonzesse. Tu te poses la question de savoir si c’est ta faute parce que tu as mis une jupe ou que tu aurais mieux fait de mettre des chaussures plates parce que tu vas peut-être devoir courir. Du coup, tu évites certains trajets alors que ce serait vraiment chouette que tu puisses, en tant que femme, être à l’aise dans ta ville. Après, même quand je me ballade en training, mal maquillée et avec la gueule ravagée, je me fais quand même siffler… Peu importe tes cheveux, ton apparence, il y a toujours certaines catégories de mecs qui te trouvent bien un truc qui leur donne envie de t’appeler.

Ce qui pourrait faire sortir de cette situation, c’est vraiment l’éducation des hommes. D’abord via les parents qui doivent inculquer à leurs fils qu’il faut respecter tout le temps la dignité des femmes, qu’elles portent n’importe quelles fringues ou aient n’importe quel comportement, qu’elles aient bu ou pas, qu’elles fument ou pas. Cheveux roses ou crâne rasé, ça reste des personnes. La femme n’est pas un objet que tu appelles comme un chien.

Avec une amie, j’étais dans un parc et un mec nous a appelées comme on fait avec un chien. Moi, je nie mais elle s’est retournée et est allée vers lui en lui disant : « Tu sais que je ne suis pas un chien ? » et le mec a été saisi parce qu’il avait sans doute l’habitude que les filles le remballent et qu’elles avancent et il lui a répondu : « Pardon, je sais que tu n’es pas un chien mais je te trouve jolie » mais du coup elle a continué : « Oui mais pourquoi tu ne me dis pas ‘Bonjour mademoiselle, jolie robe, passez une bonne journée’, c’est mieux et les filles vont plus apprécier ». Alors le mec l’a vraiment regardée. Il aurait pu devenir agressif ou désagréable mais en fait, il lui a dit qu’il n’avait jamais pensé à ça. En plus, c’était un beau garçon, bien habillé et tout mais son comportement ne donnait vraiment pas envie de lui parler. À l’avenir, s’il aborde une fille correctement et surtout s’il respecte si elle dit oui ou non, il aura sans doute plus de chance. Mais sinon, siffler, klaxonner ou courir après une fille, ce n’est vraiment pas agréable. C’est de l’éducation ou bien du machisme et c’est aussi localisé dans certaines zones précises de la ville.

Et alors, un autre truc qui m’énerve à Charleroi, c’est le manque de poubelles. Où sont-elles ? Il n’y en pas ! Et aucun stationnement de vélo ! Ils installent des passages pour cyclistes mais pas de stationnement. Venant de Flandre, je me suis toujours déplacée à vélo mais ici, je n’en ai pas parce que je ne saurais pas où le mettre. Si je mets un simple verrou, on va me le piquer à coup sûr. J’ai même pensé écrire à l’échevine. Il faudrait aussi sensibiliser les automobilistes à l’utilisation des rétroviseurs.

Actuellement, je me bats avec les banques pour un prêt hypothécaire. Malheureusement, en tant que Starter indépendante et que je n’ai pas 40.000€ en banque, c’est difficile d’obtenir ce prêt même avec une capacité de remboursement. J’avais envie d’acheter un beau bâtiment rénové style art-déco rue de Marcinelle pour en faire un lieu artistique vu que cette rue est profilée comme telle. J’aurais voulu y vivre à l’étage en mettant mon appart en location et donc agrandir le salon pour faire venir plus de guests. Je fais souvent venir des guests. Des français, une chilienne bientôt. D’ailleurs quand ils viennent j’aime leur montrer la ville pour casser les idées qu’ils s’en font.

Ça me tenait à cœur de m’installer à Charleroi et pas dans une ville où tout était fait. J’avais envie d’être là dès le début de la nouvelle floraison de Charleroi. Je voulais être là et que les gens disent : « Arcana, c’est à Charleroi ». Et si la banque refuse le prêt, je développerai ça où je suis, avec mes moyens. Je voudrais que les gens ne viennent pas seulement pour se faire tatouer mais bien pouvoir organiser des événements culturels. Je fais souvent des « Flashdays ». Avec la Mycose Galerie, on a fait un événement pour l’anniversaire du salon, on a fait venir des musiciens. Je voudrais aménager un coin « créateurs » dans le salon, même pour ceux qui ne sont pas dans une optique commerciale. De la diversité, des expos, mettre en avant les talents carolos, … c’est pour ça que je cherche un lieu un peu plus grand.

Et aussi dans une optique de permettre à ceux qui ne sont pas de Charleroi de passer le pas et de découvrir. Quand j’ai dit que j’allais vivre à Charleroi, on m’a renvoyé que c’est le Detroit de l’Europe. On m’avait promis des agressions à chaque coin de rue alors que ce n’est vraiment pas ça mais bien une ville remplie d’amour. J’adore Charleroi, je n’en partirais pas sauf pour aller à l’autre bout du monde pour le climat. »

Amaury

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Amaury – briseur de stéréotypes / businessman

Je suis né ici. Mon père est bruxellois, ma mère est 100% carolo. Dans la famille de ma mère, ce sont principalement des gens issus du monde ouvrier, qui travaillaient aux chemins de fer et à la Sonaca. Du côté de mon père, ses parents étaient professeurs. Mes parents sont diplômés de l’ULB puis ils ont voyagé. Durant quelques années ils ont été expats, à Singapour. Mais quand mon grand-frère a eu 2 ans et demi, ma mère a voulu rentrer car elle ne souhaitait pas que ses enfants soient éduqués dans une bulle. D’abord, on a habité à Chapelle-lez-Herlaimont puis à Charleroi. Cette ville, j’y ai vécu jusqu’à mes 18 ans. Ensuite, je l’ai quittée pour réaliser mes études à l’ULB.

Mais c’est une ville que j’ai toujours aimée et je me suis toujours revendiqué carolo, notamment à l’université. À Bruxelles, j’ai entendu énormément de stéréotypes sur Charleroi. La première semaine de cours chez Solvay, je suis arrivé en jeans et pull basiques et dans l’auditoire, tout le monde portait des chemises Ralph Lauren, de toutes les couleurs… j’avais pas l’habitude de voir ça. Finalement, j’ai fini par dire que je venais de Charleroi et la réaction a été de me demander: “Tiens, c’est comment là-bas?”. Au début, je ne comprenais pas la question. Comme je n’avais jamais quitté Charleroi, je ne pouvais pas comprendre la vision que les gens du Brabant wallon ou les bruxellois pouvaient avoir de la ville. Bien sûr, je savais que la ville n’était pas très riche mais en tout cas, je ne pouvais pas croire qu’on la percevait comme une ville dangereuse ou peuplée de gens méchants.

Du coup, durant ma première année d’études, j’ai eu droit à des remarques sur Charleroi, le fait que je ne parlais pas bien anglais, ça renvoyait une certaine vision qui disait que les carolos étaient plus bas que les autres. Mais je me suis fait des amis carolos à l’unif et je pense que l’on a bien contribué à changer la vision qu’avaient les autres de Charleroi. Par contre, je n’ai jamais fait partie du cercle carolo de l’ULB parce que je n’étais pas allé à Bruxelles pour rester avec des carolos. Je voulais rencontrer de nouvelles personnes. Je ne me suis jamais inscrit au cercle Solvay, d’ailleurs. Je me suis toujours dit que les cercles, c’était trop réducteur parce que tu restes avec les mêmes personnes. Et au final, j’ai connu des gens un peu partout. Mais ce qui m’a permis de connaître mes potes carolos à l’ULB, c’est mon accent : un jour, j’ai parlé et on s’est retourné vers moi en me disant : “Toi, tu viens de Charleroi !”

Même au-delà de l’ULB, il y a énormément de carolos à Bruxelles. Et donc, durant ces années-là, on a cassé pas mal de stéréotypes : “les carolos sont fainéants, ils sont au chômage…”. Moi, ma mère, n’a fait que monter des boîtes dans sa vie, elle n’a jamais vu une journée de chômage. Mon père, pareil. Et je pense même que dans ma famille, beaucoup ont travaillé bien plus que certaines personnes dans le Brabant wallon parce que les salaires étaient plus faibles et que le week-end, c’était plutôt débrouille pour aller travailler sur un chantier ou l’autre pour se faire un peu d’argent. Un autre stéréotype qu’on a cassé c’est : “Charleroi, c’est dangereux”. Même le langage : “Bisous m’chou”, “Kédiss ma biche ?”, mes potes bruxellois ou du BW le disaient, à force. Mais ce qui a vraiment contribué à ce qu’ils changent de vision, c’est quand je les ai amenés ici. Ils ont compris que leurs préjugés étaient basés sur du vide.

Aujourd’hui, mon rapport avec Charleroi a changé. Je n’y habite plus mais je travaille à sa redynamisation via un projet immobilier. J’y viens rarement parce que le gros de mon travail est à Bruxelles. Et ce travail, via la société dans laquelle je me donne à 200%, est lié à Charleroi. On rapatrie des investissements ici, via nos clients bruxellois. On veut aussi donner un coup de pouce à la ville et je pense que c’est une vision partagée par pas mal de carolos et par la ville. Là où Bruxelles pousse plus à l’individualisme, Charleroi permet plus facilement de parler des projets qui y sont créés et les coups de pouce sont plus fréquents. Pour le moment, je travaille au moins 14 heures par jour.

Actuellement, ma vision est surtout entrepreneuriale et axée business parce que comme tout entrepreneur, j’espère qu’à 35 ans, je serai peut-être un peu plus tranquille. Et si j’ai un peu d’argent de côté à ce moment-là, pourquoi ne pas me lancer dans les projets culturels.

Avant, j’avais justement des envies de projets culturels, avec des amis. Des projets de fêtes, en fait. Reprendre des endroits abandonnés, un peu comme le Rockerill, et d’y faire des méga teufs. L’exemple typique, c’est le métro fantôme de Charleroi, c’est un endroit génial, pourquoi ne pas y faire des fêtes ? Pareil avec la piscine Solvay. On y a réfléchi longtemps puis on s’est rendu compte que si ça touchait des bâtiments publics, c’est lent, trop lent… cinq ans pour débloquer un subside… Du coup, comme beaucoup de jeunes, je ne sais pas où je serai dans cinq ans, ni même si je serai encore en Belgique.

Donc, ce projet est mis de côté mais il traîne toujours dans un coin de ma tête. Tous ces endroits abandonnés près du Rockerill… dans la banlieue moscovite, ils y feraient des rave-parties… Ce qui manque un peu au Rockerill, c’est une vision et une communication plus axées sur les jeunes. Du point de vue culturel, il y aurait vraiment moyen de faire encore plus à Charleroi.

Quand je parle à des investisseurs, je dis souvent qu’à Anvers, Gand et Bruxelles, tout a été fait. Mais par contre, Liège et Charleroi, il y a encore des choses à faire, voire même tout à faire. Ce qui manque à la ville, ce sont justement des jeunes qui y lancent des projets culturels. Si on arrivait à rapatrier les jeunes pour faire ça, on pourrait vraiment être la capitale culturelle de Belgique. Charleroi deviendrait une ville où on pourrait vivre et rester, notamment pour y faire des études. La tour Interbéton, à Anvers, avec le dynamisme anversois, ce serait repris et ça cartonnerait : du design, des restos, des bars,… Ce serait chouette que les jeunes de Courcelles ou Gosselies essaient de réinvestir le centre ville de Charleroi dans cette optique-là.

Martin

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Martin – carolo d’adoption / globe-trotter / électricien catalan

Le tout premier lien que j’ai eu avec Charleroi, plus jeune, c’était avec ma mère qui bossait ici dans le social. Je suis moi-même devenu travailleur social. Et donc, ma mère m’a fait découvrir Charleroi, bien avant les rénovations et j’en gardais un souvenir assez lugubre. À l’époque, ce n’était pas du tout une ville accueillante.

Et ce qui m’a rattaché à cette ville plusieurs années plus tard — alors que j’y étais revenu avec plein d’a priori — c’est le travail social. Je bossais avec des jeunes en décrochage scolaire. J’ai découvert plein de gens, plein de personnalités différentes, même au-delà de mon cadre de travail et c’était vraiment cool. Grâce au boulot, je suis allé à la rencontre de plein d’institutions sociales mais également des institutions culturelles. Ça m’a vraiment ouvert les yeux. Avant ça, comme beaucoup de gens qui ne sont pas de Charleroi, je ne connaissais que le Rockerill. À une période de ma vie, j’étais dans la musique, dans la création d’événements et le Rockerill tournait déjà vachement bien à l’époque.

C’était tout ce que je connaissais avant d’y travailler : le Rockerill et des souvenirs d’enfant qui n’étaient pas des plus roses. Maintenant, je la vis surtout au travers de la culture. Pour moi, c’est peut-être la ville wallonne la plus dynamique culturellement. Plus jeune, je bougeais partout, pour clubber ou pour visiter des endroits culturels et j’ai une bonne vision d’ensemble, je pense. Maintenant quand je viens au ciné ou voir une expo — le théâtre c’est pas trop mon truc — c’est ici que ça se passe ! C’est géré par des gens qui veulent faire découvrir des choses au public. Avant, j’allais à Mons pour me rendre au ciné mais depuis que le Quai10 a ouvert, je viens ici au moins deux fois par mois et c’est même cool d’y boire un verre.

Même la facette extérieure de Charleroi — plus sombre, plus industrielle, même si ça parait stéréotypé de parler de ça — ça me rapproche fort de mes passions. Dans une comparaison assez vaste ou maladroite, on pourrait comparer certains coins de Charleroi à certains quartiers de Berlin. Ces vieux métros, les graffitis partout sur les murs… ce métro fantôme… tout ça me fait penser à plein de villes ultra dynamiques. Il n’y a rien de plus dynamique d’un point de vue culturel que Berlin et Charleroi vit un peu une ascension culturelle. Il y en a pour tous les goûts : des trucs plus bobos comme le Quartier d’Été, dans le parc où on se trouve aujourd’hui, comme des trucs beaucoup plus alternatifs. C’est cool parce que cette ville peut faire bander tout le monde au final !

Je sais que des agences de voyage flamandes organisaient des tours pour faire découvrir Charleroi, sous un regard péjoratif, mais franchement, là, ils peuvent venir ! C’est une énorme fierté cette façon de rebondir d’un choc industriel à ce que la ville devient maintenant. Ici, au parc du Lucky Luke, l’endroit est connu pour les choses négatives qui s’y passent mais moi, avec le boulot, on y a fait plein d’animations et on y a rencontré plein de gens et c’est très excitant. J’aime ce mode de communication carolo où les choses ne sont pas guindées. C’est ce qui m’excite le plus dans cette ville.

On dit souvent que Charleroi doit redorer son image mais moi je ne pense pas. Charleroi, soit tu adhères, soit tu restes avec tes a priori. Il ne faut pas être con mais oser ouvrir son esprit. C’est comme dans tout dans la vie, si on s’ouvre l’esprit, on découvre et si on fait ça à Charleroi, on est servi ! On m’en avait dit du négatif mais via mon boulot et les bons moments que j’y ai passés, je ne la quitterai plus vraiment. J’ai développé un sentiment d’appartenance et je suis très fier de dire qu’à Charleroi, il se passe plein de trucs et je colporte ça à l’extérieur.

Liège a connu son petit boom à l’époque mais là j’ai l’impression que c’est à l’arrêt notamment concernant les soirées de musique électronique. La Caserne Fonck bougeait pas mal mais là c’est en standby. Par contre, je ne pense pas que Charleroi vivra ce ralentissement culturel parce qu’il y a constamment des trucs qui s’ouvrent et de nouveaux projets qui se mettent en place.

Je ne résonne pas vraiment en termes de défis personnels. Ici, j’ai un truc super concret qui approche : je vais partir travailler dans l’électricité, alors que je ne suis pas du tout formé à ça, à une heure et demie de Barcelone. J’ai aussi fait ma demande pour aller vivre au Canada via un PVT. J’ai envie d’y apprendre la culture locale. J’ai des antécédents de voyage mais j’ai envie de m’intégrer dans un système de boulot plutôt que de barouder constamment.

Après… des projets… c’est compliqué. Je sais que ce n’est pas bien vu de le citer mais comme le dit Dieudonné : “Quand on me demande quels sont mes projets, je réponds : Et toi, c’est quoi tes projets, connasse ?” Moi, je suis plus du genre à sauter sur ce qu’on m’offre et ne pas vraiment anticiper ce qu’il se passera dans trois ans dans ma vie. L’Espagne, c’est un gars qui m’a dit : “Tu serais chaud de bosser trois mois avec moi?”. Là je travaille pas donc j’ai dit : “Ok, c’est quel domaine ?” Peut-être que je vais détester mais je m’en fous, c’est juste pour trois mois. Et puis, détester des choses c’est s’ouvrir à d’autres choses, gérer ses émotions et apprendre à se connaître en fait.

Charleroi transmet un peu ce truc là d’ailleurs : c’est super éclectique, on y rencontre plein de gens. Elle a mauvaise presse, on stigmatise une bonne partie de la population qui y habite mais je n’ai jamais eu aucun souci ici. Bon, je ne me ballade pas à 3h du mat’ dans les endroits les plus chauds mais je n’y ai toujours rencontré que des gens chouettes et avec qui on pouvait échanger. Et ça, ça se fait de moins en moins dans les grandes villes ou les villes où le rythme est ultra soutenu. C’est super rare, par exemple, de parler à quelqu’un dans le métro à Bruxelles — le rythme est plus effréné, un peu comme à Londres — mais à Charleroi, le rythme est plus lent. Et si je pouvais revenir à Charleroi pour bosser, ça me plairait beaucoup. En tant que travailleur social, il y a quand même une certaine reconnaissance ici : la demande est assez forte, il y a des moyens financiers même s’ils ne sont pas suffisants et les travailleurs sociaux collaborent bien, échangent sur leurs pratiques et sur ce qu’ils vivent au quotidien. Et ça, ce n’est pas le cas partout.

Jérôme

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Jérôme – vidéaste / photographe / no career plan

“Je suis né à Charleroi et j’y suis depuis toujours.

Je n’ai jamais pensé à partir. Si je devais le faire, ce serait pour l’étranger, pour une envie de tout autre chose ou de soleil. Sinon, en Belgique, aucune autre ville ne me tente. Je ne vois pas pourquoi je partirais ailleurs. Peut-être que je me plairais bien à Anvers, si je parlais néerlandais et si la politique anversoise était différente. Quand j’y vais, je m’y sens bien et culturellement parlant c’est vraiment pas mal ! Mais la politique n’est vraiment pas terrible… et je devrais apprendre une nouvelle langue donc ça me semble compliqué.

Un jour, avec un collègue, on s’est dit que Charleroi, c’est comme une vieille tante lointaine, que tu aimes parce que c’est ta famille mais tu te sens un peu obligé d’aller la voir. Charleroi c’est vraiment ça : tu l’aimes mais tu ne sais pas pourquoi. Pour le moment c’est un peu plus cool qu’avant. Mais c’est comme ça, on ne choisit pas pourquoi on aime les gens. Et Charleroi, pour moi, c’est un peu ça. J’aime aussi ses mauvais côtés. Un peu comme quand un ami fait de grosses conneries : tu l’aimes malgré tout, quoi !

J’ai des souvenirs partout dans la ville. Adolescent, c’était les Beaux-Arts. J’y prenais le bus, jusqu’à mes 26 ou 27 ans. Quand j’étais gamin, on n’avait pas de bagnole et donc j’ai toujours pris le bus. Les transports en commun, ça c’est vraiment un truc que j’ai connu. J’ai pris tous les bus ! Sinon, j’ai toujours aimé le centre-ville et la ville-basse, la rue de la Montagne… depuis que je suis petit, j’y vais et toujours maintenant. J’ai longtemps vécu à Ransart, maintenant je suis à Mont-sur-Marchienne et je m’y sens bien. Toujours dans le Grand Charleroi.

La ville a bougé, c’est sûr. Quand j’avais 13-14 ans, j’avais vraiment l’impression qu’il n’y avait rien, à part le sport qui était mis en avant. Je faisais du basket et c’était la grande époque des Spirous qui étaient très forts… Jean-Michel Saive était encore là… Charleroi était connue pour le sport. Sinon, les années 90 et 2000, c’était mort de chez mort ! Il n’y avait juste rien à faire du tout. Puis, petit à petit ça a évolué et maintenant on peut dire que c’est mieux même si il reste du taf.

Moi, je vois surtout l’aspect culturel parce que c’est dans ça que je bosse mais quand j’étais ado, je n’ai pas le souvenir de grand chose : il n’y avait rien.

Ce qu’il manque selon moi, ce sont des écoles supérieures dans le centre-ville : une unif, des hautes-écoles, comme l’IPSMA, mais en centre-ville. Un truc qui ferait que la fuite des cerveaux ne s’opère pas. Beaucoup reviennent mais beaucoup se sont cassés faire leurs études à Bruxelles, Namur, et puis ne sont jamais revenus. Du coup, pour la mixité de la population, ce n’est pas le top.

Être carolo, c’est une fierté mais si j’avais été bruxellois, j’aurais été fier d’être bruxellois. Mais je me revendique carolo à fond même si je ne sais pas pourquoi. C’est comme une sorte de lien du sang. Tu l’aimes parce que c’est comme ça mais je ne dirai jamais que Charleroi c’est la ville la plus cool du monde, ce n’est pas vrai… Mais c’est ma ville et il faut faire avec. Après, si je peux y faire des choses positives pour la rendre plus cool, c’est bien mais je ne voudrais pas en faire la ville la plus cool ou la plus hype comme on l’entend beaucoup en ce moment. Charleroi, “le nouveau Berlin”, c’est n’importe quoi… Mais j’aime Charleroi, je me revendique carolo et je suis un grand supporter du Sporting !

Dans l’immédiat, je voudrais continuer à bosser pour Full TV et l’Atelier/M où je travaille au quotidien. Pour le reste, je ne sais pas trop vers quoi je vais… Je voudrais continuer à faire de la vidéo, des clips pour un artiste ou l’autre. “Pays Noir”, les t-shirts, ça continue mais je le fais vraiment quand je le sens. Je ne veux pas sortir des trucs pour sortir des trucs ou vendre des t-shirts, je m’en fous. Je suis dans l’attente d’une idée que je trouve sympa et que ça fasse plaisir aux gens et à moi aussi. Aucun plan de carrière, rien de précis. Juste faire de l’image.”