Amaury

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Amaury – briseur de stéréotypes / businessman

Je suis né ici. Mon père est bruxellois, ma mère est 100% carolo. Dans la famille de ma mère, ce sont principalement des gens issus du monde ouvrier, qui travaillaient aux chemins de fer et à la Sonaca. Du côté de mon père, ses parents étaient professeurs. Mes parents sont diplômés de l’ULB puis ils ont voyagé. Durant quelques années ils ont été expats, à Singapour. Mais quand mon grand-frère a eu 2 ans et demi, ma mère a voulu rentrer car elle ne souhaitait pas que ses enfants soient éduqués dans une bulle. D’abord, on a habité à Chapelle-lez-Herlaimont puis à Charleroi. Cette ville, j’y ai vécu jusqu’à mes 18 ans. Ensuite, je l’ai quittée pour réaliser mes études à l’ULB.

Mais c’est une ville que j’ai toujours aimée et je me suis toujours revendiqué carolo, notamment à l’université. À Bruxelles, j’ai entendu énormément de stéréotypes sur Charleroi. La première semaine de cours chez Solvay, je suis arrivé en jeans et pull basiques et dans l’auditoire, tout le monde portait des chemises Ralph Lauren, de toutes les couleurs… j’avais pas l’habitude de voir ça. Finalement, j’ai fini par dire que je venais de Charleroi et la réaction a été de me demander: “Tiens, c’est comment là-bas?”. Au début, je ne comprenais pas la question. Comme je n’avais jamais quitté Charleroi, je ne pouvais pas comprendre la vision que les gens du Brabant wallon ou les bruxellois pouvaient avoir de la ville. Bien sûr, je savais que la ville n’était pas très riche mais en tout cas, je ne pouvais pas croire qu’on la percevait comme une ville dangereuse ou peuplée de gens méchants.

Du coup, durant ma première année d’études, j’ai eu droit à des remarques sur Charleroi, le fait que je ne parlais pas bien anglais, ça renvoyait une certaine vision qui disait que les carolos étaient plus bas que les autres. Mais je me suis fait des amis carolos à l’unif et je pense que l’on a bien contribué à changer la vision qu’avaient les autres de Charleroi. Par contre, je n’ai jamais fait partie du cercle carolo de l’ULB parce que je n’étais pas allé à Bruxelles pour rester avec des carolos. Je voulais rencontrer de nouvelles personnes. Je ne me suis jamais inscrit au cercle Solvay, d’ailleurs. Je me suis toujours dit que les cercles, c’était trop réducteur parce que tu restes avec les mêmes personnes. Et au final, j’ai connu des gens un peu partout. Mais ce qui m’a permis de connaître mes potes carolos à l’ULB, c’est mon accent : un jour, j’ai parlé et on s’est retourné vers moi en me disant : “Toi, tu viens de Charleroi !”

Même au-delà de l’ULB, il y a énormément de carolos à Bruxelles. Et donc, durant ces années-là, on a cassé pas mal de stéréotypes : “les carolos sont fainéants, ils sont au chômage…”. Moi, ma mère, n’a fait que monter des boîtes dans sa vie, elle n’a jamais vu une journée de chômage. Mon père, pareil. Et je pense même que dans ma famille, beaucoup ont travaillé bien plus que certaines personnes dans le Brabant wallon parce que les salaires étaient plus faibles et que le week-end, c’était plutôt débrouille pour aller travailler sur un chantier ou l’autre pour se faire un peu d’argent. Un autre stéréotype qu’on a cassé c’est : “Charleroi, c’est dangereux”. Même le langage : “Bisous m’chou”, “Kédiss ma biche ?”, mes potes bruxellois ou du BW le disaient, à force. Mais ce qui a vraiment contribué à ce qu’ils changent de vision, c’est quand je les ai amenés ici. Ils ont compris que leurs préjugés étaient basés sur du vide.

Aujourd’hui, mon rapport avec Charleroi a changé. Je n’y habite plus mais je travaille à sa redynamisation via un projet immobilier. J’y viens rarement parce que le gros de mon travail est à Bruxelles. Et ce travail, via la société dans laquelle je me donne à 200%, est lié à Charleroi. On rapatrie des investissements ici, via nos clients bruxellois. On veut aussi donner un coup de pouce à la ville et je pense que c’est une vision partagée par pas mal de carolos et par la ville. Là où Bruxelles pousse plus à l’individualisme, Charleroi permet plus facilement de parler des projets qui y sont créés et les coups de pouce sont plus fréquents. Pour le moment, je travaille au moins 14 heures par jour.

Actuellement, ma vision est surtout entrepreneuriale et axée business parce que comme tout entrepreneur, j’espère qu’à 35 ans, je serai peut-être un peu plus tranquille. Et si j’ai un peu d’argent de côté à ce moment-là, pourquoi ne pas me lancer dans les projets culturels.

Avant, j’avais justement des envies de projets culturels, avec des amis. Des projets de fêtes, en fait. Reprendre des endroits abandonnés, un peu comme le Rockerill, et d’y faire des méga teufs. L’exemple typique, c’est le métro fantôme de Charleroi, c’est un endroit génial, pourquoi ne pas y faire des fêtes ? Pareil avec la piscine Solvay. On y a réfléchi longtemps puis on s’est rendu compte que si ça touchait des bâtiments publics, c’est lent, trop lent… cinq ans pour débloquer un subside… Du coup, comme beaucoup de jeunes, je ne sais pas où je serai dans cinq ans, ni même si je serai encore en Belgique.

Donc, ce projet est mis de côté mais il traîne toujours dans un coin de ma tête. Tous ces endroits abandonnés près du Rockerill… dans la banlieue moscovite, ils y feraient des rave-parties… Ce qui manque un peu au Rockerill, c’est une vision et une communication plus axées sur les jeunes. Du point de vue culturel, il y aurait vraiment moyen de faire encore plus à Charleroi.

Quand je parle à des investisseurs, je dis souvent qu’à Anvers, Gand et Bruxelles, tout a été fait. Mais par contre, Liège et Charleroi, il y a encore des choses à faire, voire même tout à faire. Ce qui manque à la ville, ce sont justement des jeunes qui y lancent des projets culturels. Si on arrivait à rapatrier les jeunes pour faire ça, on pourrait vraiment être la capitale culturelle de Belgique. Charleroi deviendrait une ville où on pourrait vivre et rester, notamment pour y faire des études. La tour Interbéton, à Anvers, avec le dynamisme anversois, ce serait repris et ça cartonnerait : du design, des restos, des bars,… Ce serait chouette que les jeunes de Courcelles ou Gosselies essaient de réinvestir le centre ville de Charleroi dans cette optique-là.

Martin

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Martin – carolo d’adoption / globe-trotter / électricien catalan

Le tout premier lien que j’ai eu avec Charleroi, plus jeune, c’était avec ma mère qui bossait ici dans le social. Je suis moi-même devenu travailleur social. Et donc, ma mère m’a fait découvrir Charleroi, bien avant les rénovations et j’en gardais un souvenir assez lugubre. À l’époque, ce n’était pas du tout une ville accueillante.

Et ce qui m’a rattaché à cette ville plusieurs années plus tard — alors que j’y étais revenu avec plein d’a priori — c’est le travail social. Je bossais avec des jeunes en décrochage scolaire. J’ai découvert plein de gens, plein de personnalités différentes, même au-delà de mon cadre de travail et c’était vraiment cool. Grâce au boulot, je suis allé à la rencontre de plein d’institutions sociales mais également des institutions culturelles. Ça m’a vraiment ouvert les yeux. Avant ça, comme beaucoup de gens qui ne sont pas de Charleroi, je ne connaissais que le Rockerill. À une période de ma vie, j’étais dans la musique, dans la création d’événements et le Rockerill tournait déjà vachement bien à l’époque.

C’était tout ce que je connaissais avant d’y travailler : le Rockerill et des souvenirs d’enfant qui n’étaient pas des plus roses. Maintenant, je la vis surtout au travers de la culture. Pour moi, c’est peut-être la ville wallonne la plus dynamique culturellement. Plus jeune, je bougeais partout, pour clubber ou pour visiter des endroits culturels et j’ai une bonne vision d’ensemble, je pense. Maintenant quand je viens au ciné ou voir une expo — le théâtre c’est pas trop mon truc — c’est ici que ça se passe ! C’est géré par des gens qui veulent faire découvrir des choses au public. Avant, j’allais à Mons pour me rendre au ciné mais depuis que le Quai10 a ouvert, je viens ici au moins deux fois par mois et c’est même cool d’y boire un verre.

Même la facette extérieure de Charleroi — plus sombre, plus industrielle, même si ça parait stéréotypé de parler de ça — ça me rapproche fort de mes passions. Dans une comparaison assez vaste ou maladroite, on pourrait comparer certains coins de Charleroi à certains quartiers de Berlin. Ces vieux métros, les graffitis partout sur les murs… ce métro fantôme… tout ça me fait penser à plein de villes ultra dynamiques. Il n’y a rien de plus dynamique d’un point de vue culturel que Berlin et Charleroi vit un peu une ascension culturelle. Il y en a pour tous les goûts : des trucs plus bobos comme le Quartier d’Été, dans le parc où on se trouve aujourd’hui, comme des trucs beaucoup plus alternatifs. C’est cool parce que cette ville peut faire bander tout le monde au final !

Je sais que des agences de voyage flamandes organisaient des tours pour faire découvrir Charleroi, sous un regard péjoratif, mais franchement, là, ils peuvent venir ! C’est une énorme fierté cette façon de rebondir d’un choc industriel à ce que la ville devient maintenant. Ici, au parc du Lucky Luke, l’endroit est connu pour les choses négatives qui s’y passent mais moi, avec le boulot, on y a fait plein d’animations et on y a rencontré plein de gens et c’est très excitant. J’aime ce mode de communication carolo où les choses ne sont pas guindées. C’est ce qui m’excite le plus dans cette ville.

On dit souvent que Charleroi doit redorer son image mais moi je ne pense pas. Charleroi, soit tu adhères, soit tu restes avec tes a priori. Il ne faut pas être con mais oser ouvrir son esprit. C’est comme dans tout dans la vie, si on s’ouvre l’esprit, on découvre et si on fait ça à Charleroi, on est servi ! On m’en avait dit du négatif mais via mon boulot et les bons moments que j’y ai passés, je ne la quitterai plus vraiment. J’ai développé un sentiment d’appartenance et je suis très fier de dire qu’à Charleroi, il se passe plein de trucs et je colporte ça à l’extérieur.

Liège a connu son petit boom à l’époque mais là j’ai l’impression que c’est à l’arrêt notamment concernant les soirées de musique électronique. La Caserne Fonck bougeait pas mal mais là c’est en standby. Par contre, je ne pense pas que Charleroi vivra ce ralentissement culturel parce qu’il y a constamment des trucs qui s’ouvrent et de nouveaux projets qui se mettent en place.

Je ne résonne pas vraiment en termes de défis personnels. Ici, j’ai un truc super concret qui approche : je vais partir travailler dans l’électricité, alors que je ne suis pas du tout formé à ça, à une heure et demie de Barcelone. J’ai aussi fait ma demande pour aller vivre au Canada via un PVT. J’ai envie d’y apprendre la culture locale. J’ai des antécédents de voyage mais j’ai envie de m’intégrer dans un système de boulot plutôt que de barouder constamment.

Après… des projets… c’est compliqué. Je sais que ce n’est pas bien vu de le citer mais comme le dit Dieudonné : “Quand on me demande quels sont mes projets, je réponds : Et toi, c’est quoi tes projets, connasse ?” Moi, je suis plus du genre à sauter sur ce qu’on m’offre et ne pas vraiment anticiper ce qu’il se passera dans trois ans dans ma vie. L’Espagne, c’est un gars qui m’a dit : “Tu serais chaud de bosser trois mois avec moi?”. Là je travaille pas donc j’ai dit : “Ok, c’est quel domaine ?” Peut-être que je vais détester mais je m’en fous, c’est juste pour trois mois. Et puis, détester des choses c’est s’ouvrir à d’autres choses, gérer ses émotions et apprendre à se connaître en fait.

Charleroi transmet un peu ce truc là d’ailleurs : c’est super éclectique, on y rencontre plein de gens. Elle a mauvaise presse, on stigmatise une bonne partie de la population qui y habite mais je n’ai jamais eu aucun souci ici. Bon, je ne me ballade pas à 3h du mat’ dans les endroits les plus chauds mais je n’y ai toujours rencontré que des gens chouettes et avec qui on pouvait échanger. Et ça, ça se fait de moins en moins dans les grandes villes ou les villes où le rythme est ultra soutenu. C’est super rare, par exemple, de parler à quelqu’un dans le métro à Bruxelles — le rythme est plus effréné, un peu comme à Londres — mais à Charleroi, le rythme est plus lent. Et si je pouvais revenir à Charleroi pour bosser, ça me plairait beaucoup. En tant que travailleur social, il y a quand même une certaine reconnaissance ici : la demande est assez forte, il y a des moyens financiers même s’ils ne sont pas suffisants et les travailleurs sociaux collaborent bien, échangent sur leurs pratiques et sur ce qu’ils vivent au quotidien. Et ça, ce n’est pas le cas partout.

Jérôme

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Jérôme – vidéaste / photographe / no career plan

“Je suis né à Charleroi et j’y suis depuis toujours.

Je n’ai jamais pensé à partir. Si je devais le faire, ce serait pour l’étranger, pour une envie de tout autre chose ou de soleil. Sinon, en Belgique, aucune autre ville ne me tente. Je ne vois pas pourquoi je partirais ailleurs. Peut-être que je me plairais bien à Anvers, si je parlais néerlandais et si la politique anversoise était différente. Quand j’y vais, je m’y sens bien et culturellement parlant c’est vraiment pas mal ! Mais la politique n’est vraiment pas terrible… et je devrais apprendre une nouvelle langue donc ça me semble compliqué.

Un jour, avec un collègue, on s’est dit que Charleroi, c’est comme une vieille tante lointaine, que tu aimes parce que c’est ta famille mais tu te sens un peu obligé d’aller la voir. Charleroi c’est vraiment ça : tu l’aimes mais tu ne sais pas pourquoi. Pour le moment c’est un peu plus cool qu’avant. Mais c’est comme ça, on ne choisit pas pourquoi on aime les gens. Et Charleroi, pour moi, c’est un peu ça. J’aime aussi ses mauvais côtés. Un peu comme quand un ami fait de grosses conneries : tu l’aimes malgré tout, quoi !

J’ai des souvenirs partout dans la ville. Adolescent, c’était les Beaux-Arts. J’y prenais le bus, jusqu’à mes 26 ou 27 ans. Quand j’étais gamin, on n’avait pas de bagnole et donc j’ai toujours pris le bus. Les transports en commun, ça c’est vraiment un truc que j’ai connu. J’ai pris tous les bus ! Sinon, j’ai toujours aimé le centre-ville et la ville-basse, la rue de la Montagne… depuis que je suis petit, j’y vais et toujours maintenant. J’ai longtemps vécu à Ransart, maintenant je suis à Mont-sur-Marchienne et je m’y sens bien. Toujours dans le Grand Charleroi.

La ville a bougé, c’est sûr. Quand j’avais 13-14 ans, j’avais vraiment l’impression qu’il n’y avait rien, à part le sport qui était mis en avant. Je faisais du basket et c’était la grande époque des Spirous qui étaient très forts… Jean-Michel Saive était encore là… Charleroi était connue pour le sport. Sinon, les années 90 et 2000, c’était mort de chez mort ! Il n’y avait juste rien à faire du tout. Puis, petit à petit ça a évolué et maintenant on peut dire que c’est mieux même si il reste du taf.

Moi, je vois surtout l’aspect culturel parce que c’est dans ça que je bosse mais quand j’étais ado, je n’ai pas le souvenir de grand chose : il n’y avait rien.

Ce qu’il manque selon moi, ce sont des écoles supérieures dans le centre-ville : une unif, des hautes-écoles, comme l’IPSMA, mais en centre-ville. Un truc qui ferait que la fuite des cerveaux ne s’opère pas. Beaucoup reviennent mais beaucoup se sont cassés faire leurs études à Bruxelles, Namur, et puis ne sont jamais revenus. Du coup, pour la mixité de la population, ce n’est pas le top.

Être carolo, c’est une fierté mais si j’avais été bruxellois, j’aurais été fier d’être bruxellois. Mais je me revendique carolo à fond même si je ne sais pas pourquoi. C’est comme une sorte de lien du sang. Tu l’aimes parce que c’est comme ça mais je ne dirai jamais que Charleroi c’est la ville la plus cool du monde, ce n’est pas vrai… Mais c’est ma ville et il faut faire avec. Après, si je peux y faire des choses positives pour la rendre plus cool, c’est bien mais je ne voudrais pas en faire la ville la plus cool ou la plus hype comme on l’entend beaucoup en ce moment. Charleroi, “le nouveau Berlin”, c’est n’importe quoi… Mais j’aime Charleroi, je me revendique carolo et je suis un grand supporter du Sporting !

Dans l’immédiat, je voudrais continuer à bosser pour Full TV et l’Atelier/M où je travaille au quotidien. Pour le reste, je ne sais pas trop vers quoi je vais… Je voudrais continuer à faire de la vidéo, des clips pour un artiste ou l’autre. “Pays Noir”, les t-shirts, ça continue mais je le fais vraiment quand je le sens. Je ne veux pas sortir des trucs pour sortir des trucs ou vendre des t-shirts, je m’en fous. Je suis dans l’attente d’une idée que je trouve sympa et que ça fasse plaisir aux gens et à moi aussi. Aucun plan de carrière, rien de précis. Juste faire de l’image.”