Aytën

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Aytën – débrouillarde à jamais / accroc à l’adrénaline / les Beaux-Arts dans le cœur 

« Charleroi, j’y suis née, j’y ai vécu et j’y ai grandi. J’y ai fait des conneries et c’est aussi cette ville qui m’a remis sur le droit chemin. Charleroi, je ne peux pas m’en passer et je ne pourrais pas m’en éloigner. Ce serait un peu comme être dans un autre pays, je me sentirais perdue. J’ai déjà essayé de partir, trois fois même mais à chaque fois, j’y reviens.

C’est comme si Charleroi était une sorte d’aimant et qu’une partie de moi reste ici quoiqu’il arrive. Je peux être dans une autre ville mais ma tête, mon cœur, tout est ici.

Déjà, c’est une belle ville : esthétiquement, c’est beau. Ce sont les gens qui la rendent mauvaise. Il y a de beaux coins et même de belles personnes. Ou alors, je dis ça parce que j’ai tout vécu ici et que ça fait partie de mon histoire. En tout cas, sans Charleroi, je ne peux pas.

J’aime particulièrement le quartier des Beaux-Arts et le parc du Ville 2.

Les Beaux-Arts parce que lorsque j’étais en galère, c’est là que je me faisais de l’argent. Quand j’avais besoin de quelque chose, c’est là-bas que je pouvais le trouver. C’est là aussi que j’ai rencontré mon compagnon. C’est vrai que j’y ai fait des choses pas très nettes mais ça a su me donner de la maturité au fur et à mesure. J’ai vu des choses qui m’ont rendu plus mûre. Habiter là-bas, ça fait grandir d’un coup parce qu’il n’y avait pas de personnes de mon âge et ce coin est réputé pour être assez sulfureux. Le soir, c’est assez chaud mais c’est vraiment ce qui me représente dans Charleroi justement. La chaleur, le mouvement, l’ambiance qu’il y a là-bas et puis quand même la bonne foi des gens.

Si tu es en galère, tu peux aller partout : un night-shop ou un magasin, quand tu es en dèche, c’est rare qu’on te refuse quelque chose. Il y a un côté entraide qui est présent. J’y ai vécu quatre ans et on pourrait croire que le quartier est comme beaucoup se le représente mais au-delà du fait que ce n’est pas un endroit où vivre tranquillement une vie de famille, c’est un endroit qui te change et te fait mûrir. Quand je suis arrivée là-bas, j’étais déjà nerveuse mais y vivre ça m’a rendu à la fois un peu plus méchante mais aussi un peu plus réaliste. Ça c’est vraiment mon Charleroi.

Et le parc du Ville 2, le parc Hiernaux, près de la station de métro Waterloo, c’était un endroit où je traînais souvent et où j’ai vécu beaucoup de choses, bonnes et mauvaises. C’est proche des Beaux-Arts mais surtout tu y vois tout et rien. Il y a des jours où c’est mouvementé à mort et d’autres où on dirait une ville-fantôme. Et moi, les coins interdits ou déconseillés, ça m’incite à y aller. On me disait : “C’est dangereux, il ne faut pas y aller”. Du coup, j’y allais. Et oui, c’est dangereux mais si tu ne te prends pas la tête pour rien, ça passe. C’est la même chose aux Beaux-Arts, si tu ne te laisses pas faire et que tu te fais respecter, tout se passera bien.

Actuellement, je ne vis plus à Charleroi mais à Châtelet. C’est quoi ? 20 minutes en bus mais franchement ce n’est pas pareil. Ça m’énerve ! C’est beaucoup trop calme, en fait. Les gens sont… comme des bourges en fait… ils te regardent de la tête aux pieds et ne savent pas rigoler. Et moi, je ne viens pas d’un endroit calme mais bien de la ville. Tu vois, la ville VILLE et donc je me fais entendre. Être à Châtelet, ça me met la boule au ventre.

Je suis une carolo, c’est une vraie fierté. Être née et avoir tout fait à Charleroi, c’est un truc que les gens d’ailleurs ne peuvent peut-être pas comprendre. Si j’étais née ici mais partie ailleurs, je ne me serais peut-être pas considérée comme une carolo. Être carolo, c’est vivre pour sa ville et la défendre si besoin. On a déjà attaqué Charleroi devant moi quand j’étais à Mons : “Charleroi, ses barakis, ses SDF, les pédophiles, les toxicomanes,…” et ça m’a poussé à faire des trucs que j’aurais pas du mais j’ai gardé ma fierté et j’ai défendu la ville.

Charleroi, pour moi, c’est une ville joyeuse avec des interdits qui incitent à les transgresser. Et puis les Beaux-Arts, je reviens dessus mais c’est quelque chose de fort. J’ai vu des choses que je n’aurais sans doute jamais vu ailleurs dans ma vie si je n’y avais pas vécu. J’ai vu des dealers, des gens mourir, les trafics, la galère. Avoir vu et vécu cette galère, ça m’a appris beaucoup et ça m’a fait grandir. Et c’est bien parce que j’ai pu comprendre la valeur de l’argent, la valeur des gens aussi, leurs principes, même sans pour autant le connaître. Oui, les dealers vendent leurs trucs mais si derrière ça un clochard leur demande de l’aide, ils vont lui donner. Après, il y avait aussi des mauvais mais la plupart étaient des bons. Tu peux vendre et consommer mais être une bonne personne.

Après, certains pétaient un plomb parce qu’ils avaient des problèmes personnels ou des décès dans la famille. Pour ma part, j’ai eu deux trois différends sur mes quatre ans là-bas mais c’était plutôt tranquille et les gens là-bas sont devenus comme une deuxième famille.

Et puis, moi je trouve que c’est beau là-bas, peut-être que c’est le plus beau coin de Charleroi mis à part la Place Verte. J’aime bien Rive Gauche, moi. Et puis c’est un peu relié aux Beaux-Arts parce que tu es vite rue de la Montagne puis rue Neuve puis le Monument et donc les Beaux-Arts. C’est comme un prolongement ou comme un circuit de train. Avant la Place Verte, je ne me souviens plus très bien comment c’était, je me souviens juste que je trouvais ça à chier.

Maintenant, je ne fréquente plus trop ceux qui étaient à l’époque aux Beaux-Arts parce qu’ils n’y habitent plus, un peu comme moi mais si j’avais pu y rester, j’aurais aimé. Tout est proche de tout, tu peux tout y obtenir et si tu es en galère, en tant que fille, ils ne te laisseront pas travailler, ils préféreront te donner. On parle mal des étrangers en général et on parle des arabes — mais les pakistanais, les turques et les kurdes ne sont pas arabes — hé bien les étrangers sont top ! Par exemple, rue Chavannes, il y a un bar à shisha : je m’y baladais entre minuit et quatre heures de matin, j’ai jamais eu aucun ennui et j’y étais respectée. Au début, je dis pas, ils m’ont prise pour une fille facile mais comme je leur ai montré que ce n’était pas le cas, ils m’ont respectée.

Par contre, je ne suis fan de la ville basse parce que c’est près de la gare et que lorsque les touristes arrivent, la première chose qu’ils voient ce sont les prostituées. Près du Quai 10, on peut les voir faire le trottoir et ça donne une mauvaise image de la ville. À Mons, j’entendais des gens dire que s’ils avaient des enfants, ils ne voudraient jamais qu’ils grandissent à Charleroi. C’est fou que des gens qui n’ont jamais habité ici puissent dire ça.

Moi, cette ville m’apaise. À Châtelet, il y a quelque chose en moi qui me dit : “Qu’est-ce que tu fais là ? Tu n’es pas chez toi ici”. À Charleroi, j’ai même l’impression que j’ai créé la ville et les gens qui y sont. Je suis née ici et je veux mourir ici, le plus tard possible, inch’Allah !

Moi je voudrais que ceux qui ne connaissent pas Charleroi fassent l’effort de venir, observer, prendre le temps de découvrir, pas forcément les Beaux-Arts et les endroits qui me plaisent, ou si justement puisqu’on en parle souvent en mal au journal ou dans la gazette. Moi j’y ai vécu et je n’ai pas tourné mal. Je ne me suis jamais shootée. En fait il faut savoir se contrôler, comme dans la vie. Si tu as des coups bas, il ne faut pas penser directement à la drogue.

Et oui, en tant que femme, on va siffler après toi mais c’est à toi de t’imposer et dire non. Au début, je ne voulais pas me montrer en rue pour éviter ça et puis je me suis dit : “Sa mère, j’ai une fierté, je ne vais pas me laisser faire !” et j’ai commencé à me retourner. Au début ça ne plaisait pas parce que je leur parlais mal mais après ils sont devenus comme des frères et on s’entraidait. Se faire respecter, c’est un choix. Un regard noir, c’est très compréhensible. Après, c’est vrai qu’il ne vaut mieux pas être en mini-jupe. Même si ce n’est pas normal de se dire ça ou de s’empêcher de le faire, il faut bien se dire que les petits nouveaux débarqués du bled n’ont jamais vu ça dans leur pays. Donc, quelque part, c’est normal et pas normal en même temps. Mais si tu t’imposes, ça passe.

Pour une vie de famille, ce n’est pas l’endroit idéal c’est vrai mais moi le calme, ça ne me va pas et si j’ai un enfant, je ne voudrais pas qu’il grandisse en campagne par exemple, je voudrais plutôt qu’il soit un enfant de la ville, comme moi.

Mes futurs projets sont de passer mon CEB adulte puis entamer une formation de gardienne de prison. Si je n’y arrive pas, je me dirigerais alors vers des études d’éducatrice. Je ne suis pas attirée par des métiers trop calmes comme vendeuse ou esthéticienne. C’est lié à mon passé, à là où j’ai vécu, il ne me faut pas quelque chose de calme. Du mouvement, de l’adrénaline et en même temps de la peur et de l’excitation. J’ai toujours ressenti de l’excitation quand j’ai peur. J’avais pensé à la police mais ce serait une honte vis-à-vis de ma famille ou des personnes que j’ai fréquentées par le passé donc j’ai laissé tomber cette idée là. Gardienne de prison, il n’y a pas ce côté public où tu t’affiches en ville. Et puis, porter un gilet pare-balles en été ou un pull, finalement ce n’est pas pour moi. Et puis, le sport, c’est pas trop mon truc. En tout cas, mon avenir, c’est Dieu qui l’écrit mais j’espère qu’il sera positif. Mais tourner mal, jamais ! »